Bernard Maris : Houellebecq économiste

La figure de Bernard Maris a émergé depuis ce mercredi 7 janvier où il est tombé sous les balles des frères Kouachi, et où l’on a découvert que cet homme sympathique, habitué des plateaux de télévision sur lesquels il apportait avec sa compétence d’économiste une caution « de gauche », mettait de plus son talent au service de ce journal un peu inconvenant qu’était Charlie. Et voici qu’on s’avise de l’existence de ce dernier livre, à la gloire de Houellebecq, qui fait l’effet aujourd’hui d’une ultime irrévérence, pied-de-nez adressé au fanatisme. On voit cependant mal a priori ce qui rapproche cet homme tout de gentillesse et l’écrivain à mauvaise réputation, vaguement pornographe et islamophobe. Je me demande ce que Maris aurait dit de Soumission : du bien, sûrement !

Ecoutons-le pourtant, à la p. 246 : « Houellebecq économiste était un sourire, bien sûr (…) car il n’y a pas de science économique ; il y a de la souffrance masquée sous de l’offre et de la demande, autrement dit de la poésie et de la compassion constamment laminées par le talon de fer du marché». Mais trouve-t-on chez Houellebecq cette compassion qui serait l’implicite de son œuvre ? Je ne vois quant à moi que l’entreprise nue de réduction de transcendances ramenées à l’immanence sans reste de la mondialisation : de la transcendance de l’écriture, et avec celle-ci de toutes les autres, y compris (c’est là vraisemblablement l’une des raisons de son extraordinaire succès, qui comme tous les succès repose sans doute sur un malentendu) celle de la sexualité. Il me semble donc que Houellebecq économiste atteste davantage de l’irréductible bonté qui était celle d’ « Oncle Bernard » que de la vérité de l’auteur sur qui il projette avec générosité ce que lui-même était.

Petite colonne

Maris associe Houellebecq à un aréopage d’économistes dont les plus significatifs pour son propos sont peut-être Schumpeter et Keynes : Schumpeter pour la thèse de la « destruction créatrice » selon quoi, dans la lecture dont est ici crédité Houellebecq, hommes et choses se dépouillent de tout mystère et parviennent à une inanité sans reste (ce que j’ai appelé ici « réduction des transcendances ») ; Keynes pour avoir insisté sur l’irréversibilité du temps, que Houellebecq interpréterait comme l’irréversibilité des processus de dégradation et l’inéluctabilité de l’entropie.

On peut voir Houellebecq comme l’exemple contemporain du cynisme. Le cynique par excellence fut dans l’Antiquité grecque Diogène de Sinope. Ce dernier s’était voulu disciple de Socrate. Socrate recommandant la vérité, il fallait, selon Diogène, bannir tout ce qui relève du mensonge. Diogène pratiquait en conséquence sur l’agora, dans le tonneau où il avait élu domicile, ce qu’on ose seulement dans l’intimité de la sphère privée. D’où un effet de violence et de scandale, qui accompagnent également l’œuvre et la personne de Houellebecq.

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