Le cas Rebatet

La question est récurrente : fallait-il publier ça ? La Lica, devait-elle en 1934, œuvrer pour la publication de Mein Kampf ? Fallait-il publier Les grands cimetières sous la lune de Bernanos, à la gloire de Drumont ? Ou, récemment encore, en Pléiade, le journal de Céline, contenant des pages au moins aussi antisémites que ses pamphlets ? Ou Le salut par les Juifs de Léon Bloy (qu’un avocat de la Licra, en dépit des réticences du bureau exécutif, crut bon de faire interdire) ? Ou, comme cela vient d’être fait, faut-il republier Rebatet ?

Le paradoxe

Ne pouvant rendre compte des 1200 pages qui composent ce « dossier », je me bornerai à mentionner le paradoxe exemplaire qui le traverse :

Comment le styliste d’exception, obsédé par Proust, dont il fut un inconditionnel admirateur, l’auteur d’une Histoire de la musique qui continue de faire référence (encensant Mahler et Schönberg) a-t-il pu être cet antisémite ordurier, chroniqueur à Je suis partout et ami des pires canailles, pour qui les Juifs furent ces « youtres » dont il fallait (il l’a écrit, hélas) souhaiter l’anéantissement ?

Mais se détourner – comment faire autrement ? – avec horreur de Rebatet, n’est-ce pas méconnaître ce que son « cas » met dans une terrible lumière : la culture la plus raffinée (qu’il a aimée mieux et plus sincèrement que personne) n’exempte pas de la barbarie.

Suffira-t-il d’avoir horreur de l’horreur?

L’horreur qui vient

Recueillant la question à laquelle nous livre ce dossier, il faut donc se demander si l’antisémitisme n’est pas, en-deçà des postures et des réflexes commémoratifs, et au contact de ce qui persiste à être le plus intime de l’homme occidental – mettons ici avec Rebatet en tant que cette méditation continuée de l’œuvre de Proust – l’expression de l’horreur qui vient.

Petites colonnes


Le « Dossier Rebatet » publié avec une préface éclairante de Pascal Ory, et de précieuses notes de l’historienne Bénédicte Vergez-Chagnon, comporte Les Décombres, l’Inédit de Clairvaux et un utile Index nominum

Lucien Rebatet fut condamné à mort en 1946, puis gracié, et libéré en 1952 du fait d’une loi d’amnistie.

Les Décombres, publié en 1942, essai sur l’effondrement de la France (la cause principale étant «l’ enjuivement » de ses élites) furent un bestseller.

Par ailleurs Rebatet est l’auteur d’une Histoire de la musique et de deux romans, Les deux étendards et Les épis murs, le premier étant considéré par un critique considérable et insoupçonnable comme George Steiner comme un chef-d’œuvre absolu.

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