Portrait : l’homme qui veut soumettre l’islam à la psychanalyse

Affable, souriant, Fethi Benslama répond d’une voix douce à mes questions, pèse ses mots, m’interroge, m’écoute, raconte. Il est aujourd’hui directeur de l’UFR de psychanalyse dans le lieu même où, venu de Tunisie en 1972, ayant grandi dans un milieu laïque, francophone et arabisant, et décidé à donner toute la suite qu’il fallait à l’enthousiasme qui s’est emparé de lui après une lecture de la Science des rêves de Freud, il a commencé ses études : à l’université Denis Diderot (Paris VII). Elève de Pierre Fédida, il rencontre plus tard Jacques Derrida, lequel l’encourage à travailler sur l’islam. Directeur de programmes au Collège international de philosophie il élabore avec l’écrivain Abdelkébir Khatibi un projet de recherche intitulé Raison et déraison en islam. Mobilisé par l’affaire Rushdie, il publie d’autres textes. En 2002 c’est un grand livre, La psychanalyse à l’épreuve de l’islam. Parallèlement il mène un travail de terrain dans le milieu des migrants, mais prend soin de me dire combien il est hostile à l’idée d’ethno-psychiatrie défendue par exemple par Tobie Nathan.

Déclaration d’insoumission

La folie d’une autodestruction

Qu’est-ce que l’islam ? Il ne s’agit pas pour Fethi Benslama d’entrer dans des considérations théologiques mais de se tourner grâce à la psychanalyse vers l’usage affectif, anthropologique, politique, voire philosophique, qui est fait de l’islam. « Ce que nous devons interroger prioritairement c’est la brèche qui a libéré dans l’aire de l’islam une telle volonté de détruire et de s’autodétruire »(p. 14). Question salutaire sans doute, à laquelle pourtant on voudrait opposer qu’il ne faut pas confondre l’islam avec la folie meurtrière de quelques-uns qui s’en réclament. « Not in my name ! »

Soumission

Pourtant cette folie justement n’est pas selon Benslama le fait de quelques-uns mais touche des sociétés entières, des aires culturelles diverses : « l’islam n’est pas seulement le nom d’une religion mais aussi celui d’une diversité humaine irréductible » (p. 25) par rapport à quoi l’islamisme des groupes ou des institutions d’aujourd’hui « est une islamessence ou obéissance à l’essence religieuse, c’est-à-dire soumission à la religion de la soumission. » (p. 26) Qu’est-ce que l’islam en sa nature – en son « islamessence »? Il est, répond Benslama, justement la nature elle-même : « tout homme naît musulman et demeure ou dégénère en d’autres confessions, à moins de retourner à sa nature par conversion » (ibid.). Autrement dit la soumission requise n’est que la soumission à la nature. Mais alors, ainsi entendu, « en dépit de sa polysémie » le nom d’islam n’est pas étranger à la terreur, car « la terreur commence quand le nom se confond avec la nature ou avec l’essence » (ibid.)

Du « même » à l’humanité

Certes islam pourrait signifier encore tout autre chose : la racine slm formant la source d’une arborescence donnant des termes comme sauver, guérir, saluer, faire la paix, accueillir, se réconcilier, donner un baiser (p. 30) On l’aura compris : la dérive théologique est identiquement la dérive politique, elle est l’islam même, en tant qu’il est fixé sur le même sans s’ouvrir à l’autre, et non une mauvaise interprétation de l’islam, si on entend que la thématique du « lui-même », de « l’immune », de « la nature », est justement ce qui est en cause dans tous les processus mortifères, dans tout ce qui interdit la subjectivation, la liberté, l’épreuve que le sujet fait de l’autre et par quoi il se constitue comme sujet. Mais demandera-t-on derechef, cet « islam lui-même » est-ce, quand même, l’islam ? Et ne verse-t-on pas avec de telles considérations dans une « islamophobie » sans recours ? Or le recours affleure pourtant à chaque ligne du texte de Benslama, il est par exemple, à la p. 53, porté par Averroès dans son Traité décisif, selon qui la révélation n’a aucune vérité à enseigner à la raison que celle-ci ne puisse découvrir par elle-même : définition avant la lettre de la laïcité, certes, mais aussi la signification d’un islam congruent à une humanité pour qui la foi est aussi diverse que les cultures qu’elle traverse, elle est cette diversité même, comme l’entend la question ultime posée par Fethi Benslama : « ces femmes et ces hommes seront-ils les porteurs de toutes les menaces du dehors dans une Europe unie par la peur et autoaffectée par son passé, ou bien seront-ils les vecteurs d’une émancipation par-delà les frontières ? »

Petites colonnes

Fethi Benslama Déclaration d’insoumission à l’usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas Champs Flammarion, 2005, et 2011 pour l’édition de poche.

« Ils se distinguent souvent par une combinaison de traits infâmes : inculture, corruption, tyrannie et cruauté, qui ont alimenté une monstrueuse machine de jouissance du pouvoir (…) La traînée de leurs exactions s’étend presque sans interruption du Maroc à l’Indonésie : massacres et meurtres, tortures et claustrations, disparition et bannissements, vengeances archaïques et humiliations, voire dans certains cas, crimes de guerre et génocides. »

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