Portrait : Militer et écrire

Chahla Chafiq s’est réfugiée en France en 1983 pour échapper aux prisons de Khomeyni. Elle y fait des études de sociologie, sous la férule de Cornélius Castoriadis. Elle s’engage fortement (n’hésitant pas à répondre aux invitations et passer beaucoup de temps dans les écoles) dans le monde associatif, fonde l’Adric, l’agence de développement des relations interculturelles pour la citoyenneté, association partenaire de l’Education nationale, très impliquée sur la question de l’égalité fille-garçon, ainsi que sur celle de la laïcité dans un contexte qui est devenu aujourd’hui celui de la diversité culturelle.

« Rencontrer un homme, a dit un jour Levinas, c’est être tenu en éveil par une énigme ». Je dirai qu’avoir rencontré Chahla Chafiq est une grâce, c’est avoir fait l’expérience exceptionnelle d’un témoin qui donne, en chacun des instants de la rencontre, à pressentir un quelque chose de rayonnant que je voudrais appeler « l’humanité » (ceux qui iront sur son site, où elle fait une auto-présentation de son parcours, pourront déjà se faire une idée de la richesse de sa personnalité).

Islam et humanité

De la dictature au totalitarisme

La thèse de Chahla Chafiq, Islam politique, sexe et genre, s’articule sur une expérience, celle de l’Iran, et sur une conviction tirée de cette expérience, le caractère décisif du rapport à la femme. Elle raconte donc une histoire de la modernité en islam qui représente sous le Chah une « modernité mutilée », une « modernité sans modernité », parce que fait défaut l’essentiel, la démocratie, et, en outre, une égalité véritable entre hommes et femmes . Mais l’arrivée de Khomeyni va transformer, explique Chahla Chafiq (qui se réfère ici à Hannah Arendt), la dictature du Chah en totalitarisme, la dictature laissant en-dehors d’elle ce qui relève de la vie privée, le totalitarisme ne laissant au contraire rien hors de son emprise.

Epouvante

Pour comprendre néanmoins ce que, dans son style précis de recherche universitaire, ce travail de thèse signifie, il faut lire deux autres livres Le nouvel homme islamiste et Chemins et brouillard. Le premier dresse un portrait terrifiant des prisons iraniennes, ou (faudrait-il dire plus justement, et je crois que c’est ce que Chahla Chafiq veut dire), de la prison islamiste : car ce n’est pas seulement l’imaginaire sadique des tortionnaires, de toutes les cultures et de tous les temps, qui épouvante, mais sa signification, la mise en scène d’une domination sans limite. « Sans limite » veut dire en l’occurrence « islamisme », et va au-delà de la différence entre la vie et la mort qui définit le pouvoir dans la philosophie politique européenne la plus classique : le souverain a droit sur la vie de ses sujets, mais leur mort leur appartient, et dans ce rapport à leur mort réside l’ultime liberté des individus. L’islam des islamistes dans les prisons iraniennes prétend à autre chose, exercer par la souffrance une domination de tous les instants, sans laisser le répit de la vie intérieure, il n’est, en prison ou hors de la prison, pour le « nouvel homme islamiste », aucun dehors. Le grand philosophe Michel Foucault (lequel approuva un instant la révolution islamiste) avait parlé pour évoquer ce devenir illimité du pouvoir politique, de « bio-politique », autrement dit une politique où la mort n’est plus un paramètre. Cette bio-politique trouve, dans ce registre de l’étrange modernité iranienne, une concrétisation terrifiante.

L’humanité en dépit de tout

Au-delà de tout cela est-il une place pour l’humanité ? Il y a bien sûr la démocratie, pour laquelle Chahla Chafiq plaide sans relâche, et la laïcité, qui a comme sens d’interdire l’instrumentalisation dévoyée de la religion ; et il y a le critère décisif de l’égalité homme/femme, qui signifie le refus d’une différence de nature entre les uns et les autres (et donc la valorisation de l’hypothèse du genre). Mais pour Chahla Chafiq il y a davantage encore, il y a ce qui arrive comme une bénédiction, le véritable, le seul, acte de foi en regard de tous ces usages dévoyés de la foi en face desquels elle nous a placés, la littérature. Chemins et brouillard met ainsi en scène, entre Paris et la frontière turque, des silhouettes multiples dont l’humanité bouleversante est celle de destins singuliers, de souffrances, de joies parfois aussi, donnant accès à une intimité infiniment pudique, infiniment féminine (cette féminité fût-elle portée par des personnages d’hommes), dans laquelle Chahla Chafiq laisse affleurer, telle une improbable évidence (le « brouillard » ! ) ce pourquoi elle ne cesse de militer : l’humanité.

Petites colonnes

Islam politique, sexe et genre. A la lumière de l’expérience iranienne PUF 2011 est le livre tiré de la thèse de Chahla Chafiq. Le nouvel homme islamique. La prison politique en Iran est paru aux éditions du Félin en 2002, et Chemins et brouillard chez Metropolis en 2002

« l’islamisme désigne les doctrines et mouvements qui prônent l’islam comme une idéologie de combat pour mobiliser les musulmans autour d’un projet social et politique fondé sur les normes et les lois religieuses » L’islam politique, sexe et genre, p. 5

« L’imaginaire des jeunes garçons est peuplé de clichés pétris de virilité guerrière (…) L’islamisme (…) propose une offre idéologique qui permet aux garçons de se valoriser à travers la domination masculine ». (interview)

« L’idée d’enseigner plus fortement le fait laïque est une bonne chose, mais si on ne parvient pas en même temps à valoriser l’égalité des sexes et à en faire un idéal capable de répondre au besoin d’idéologie des jeunes, ce sera peine perdue. » (interview)

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