A propos des Réflexions sur la question juive de Sartre

Relisant l’ouvrage célèbre de Sartre ces temps derniers, je suis tombé en arrêt devant les lignes suivantes :
« On m’apprend qu’une Ligue juive contre l’antisémitisme vient de renaître. J’en suis enchanté : cela prouve que le sens de l’authenticité se développe chez les Israélites. Mais cette ligue sera-t-elle bien efficace ? Beaucoup de Juifs – et des meilleurs – hésitent à y entrer par une sorte de modestie : « voilà bien des affiares » me disait l’un d’eux récemment.

Et il ajoutait maladroitement, mais avec une sincère et profonde pudeur : « L’antisémitisme et les persécutions, ça n’a pas d’importance. »On comprendra sans peine cette répugnance. Mais nous qui ne sommes pas Juifs, devons-nous la partager ? Richard Wright, l’écrivain noir, disait récemment : »Il n’y a pas de problème noir aux Etats-Unis, il n’y a qu’un problème blanc ». Nous dirons de la même façon que l’antisémitisme n’est pas un problème juif : c’est notre problème. Puisque nous ne sommes coupables et que nous risquons d’en être, nous aussi les victimes, il faut que nous soyons bien aveugles pour ne pas voir que c’est notre affaire au premier chef. Ce n’est pas d’abord aux Juifs qu’il appartient de faire une ligue militante contre l’antisémitisme, c’est à nous. Il va de soi qu’une semblable ligue ne supprimera pas le problème. Mais si elle se ramifiait dans toute la France, si elle obtenait d’être officiellement reconnue par l’Etat, si son existence suscitait, dans d’autres pays, d’autres ligues toutes semblables auxquelles elle s’unirait pour former enfin une association internationale, si elle intervenait efficacement partout où on lui aurait signalé des injustices, si elle agissait par la presse, la propagande et l’enseignement, elle atteindrait un triple résultat : d’abord elle permettrait aux adversaires de l’antisémitisme de se compter et de s’unir en une collectivité active ; ensuite elle rallierait, par la force d’attraction que manifeste toujours un groupe organisé, bon nombre d’hésitants qui ne pensent rien sur la question juive ; enfin elle offrirait à un adversaire qui oppose volontiers le pays réel au pays légal, l’image d’une communauté concrète engagée, par-delà l’abstraction universaliste de la légalité, dans un combat particulier. Ainsi ôterait-elle à l’antisémite son argument favori qui repose sur le mythe du concret. La cause des Israélites serait à demi gagnée, si seulement leurs amis trouvaient pour les défendre un peu de la passion et de la persévérance que leurs ennemis mettent à les perdre. Pour éveiller cette passion, il ne faudra pas s’adresser à la générosité des Aryens : chez le meilleur, cette vertu est à éclipses. Mais il conviendra de représenter à chacun que le destin des Juifs est son destin. Pas un Français ne sera libre tant que les Juifs ne jouiront pas de la plénitude de leurs droits. Pas un Français ne sera en sécurité tant qu’un Juif, en France et  dans le monde entier, pourra craindre pour sa vie. »
Ces lignes datent de 1946. On pourra trouver que justement elles datent, par bien des expressions qui sont « d’époque ». Pourtant, au moment où nous réfléchissons à notre avenir en nous préparant à une élection majeure pour notre association, quel texte extraordinaire, qui porte littéralement, après la coupure de la guerre, la Lica sur les fonds baptismaux, qui en définit, et avec quelle lucidité, les perspectives, les objectifs. Je voudrais souligner, sans me lancer davantage dans un commentaire, un point, qui me semble caractériser ici le génie de Sartre, et que l’on n’a peut-être pas suffisamment relevé : on a souvent reproché aux Réflexions de n’aborder le judaïsme qu’à partir de l’antisémitisme. Ce reproche est justifié sans doute, mais il masque quelque chose de beaucoup plus essentiel : en insistant sur l’antisémitisme, Sartre fait du judaïsme – ce qui est répété dans le texte que je cite – l’affaire de tous, il veut dire que l’humanité comme telle a affaire au judaïsme, que le judaïsme est quelque part son affaire essentielle. Levinas (qui avait toujours admiré Sartre) le redira, et avec quelle force ! Mais il nous faut reconnaître qu’au moment où il salue la renaissance de la Lica, Sartre était visionnaire, et ouvrait un chemin où nous nous sommes engagés, où nous devons continuer à nous engager.
Alain David

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