La Licra et l’esclavage

Je voudrais me demander d’abord si, comment, et pourquoi, la Licra doit parler de l’esclavage.

1) Si :

L’esclavage est reconnu comme crime contre l’humanité. Le présupposé que je formule et qui, je pense, nous est commun (mais qui pourrait et devrait sans doute faire l’objet d’un débat approfondi, parce que ce débat n’a pas vraiment eu lieu dans la société française) est que nous croyons à cette notion. Nous y croyons non seulement à cause de l’horreur de la Shoah, mais aussi, parce qu’avec l’idée d’imprescriptibilité qu’elle comporte, la notion de crime contre l’humanité dessine une autre figure de l’humain.

En référence à cette figure la Licra est bien plus que cette association passéiste et mémorielle, à quoi on nous identifie parfois, débusquant de façon obsessionnelle quelques faits divers. Elle sensibilise une société qui ne l’est pas assez à cet autre rapport à l’humanité et à son histoire (sans pouvoir entrer davantage dans le détail, je dirai seulement qu’au-delà de ces mots introductifs il faudrait citer et commenter l’œuvre extraordinaire de Lévinas).

 

2) Pourquoi :

Donc il faudrait parler de l’esclavage. Pourquoi en parler aujourd’hui ? Pourquoi aujourd’hui ?

Aujourd’hui, la question de l’esclavage est devenue un lieu de turbulence, en même temps qu’une rime contre l’humanité.

Deux exemples sont dans toutes les têtes :

          a) L’affaire Dieudonné, qu’on a pu voir récidiver, lors de la séance du 27 janvier 2006 devant la 17ème chambre, à l’occasion de la plainte de la Licra : selon lui les Juifs sont des négriers etc…

          b) L’affaire Petre-Grenouilleau : la plainte d’ associations mémorielles noires contre l’historien qui selon elles serait entré dans le négationnisme en récusant le terme de génocide pour ne retenir que celui de crime contre l’humanité (sans compter qu’il fait état de la diversité des traites, impliquant ainsi le monde musulman).

Ces débats sont décourageants.

Conscients néanmoins de la légitimité très forte de la question de l’esclavage nous devons tenir ferme, ne pas tomber dans les pièges tendus par l’actualité, ne pas renoncer à en parler : renoncer serait une certaine façon, peut-être la pire, de tomber dans le piège.)

3) Comment ?

Comment alors parler de l’esclavage – plus précisément, quelle est la façon dont la Licra peut parler d’une question qui, ou bien semble le lieu d’une confusion, ou bien un sujet spécialisé pour historiens.

Ce que je veux dire avec cette question, c’est d’abord ceci : l’esclavage reste aujourd’hui un objet non pas imaginaire, mais introuvable, ou difficile à trouver :

          a) Par exemple, pour lui rendre un impact aujourd’hui on se laisse aller à en étendre très abusivement la notion au travail forcé et sous-payé (ainsi Dieudonné le 27 janvier 2006, justifiant l’emploi du mot négrier par le fait que des noirs travaillaient dans les mines de diamant sud-africaines pour des salaires de misère. Mais comme le lui a fait remarquer à plusieurs reprises Christian Charrière-Bournazel, il ne s’agit pas là d’esclavage).

         b) Une deuxième remarque serait plus difficile et nécessiterait un débat long et instruit : il s’agit de discuter l’autorité sans réserve des historiens sur la question (autrement dit de soutenir que l’esclavage est une chose bien trop sérieuse pour être laissée aux historiens, comme la guerre avait pu être dite trop sérieuse pour être laissée aux militaires).

Deux arguments rapides en ce sens :
    – Les historiens se sont, au moins en France, jusqu’à une date récente, tenus plutôt en retrait de cette question, qu’il s’agisse de la traite transatlantique, de la traite arabo-africaine, de l’esclavage dans l’Antiquité (aux Etats-Unis par exemple, la bibliographie est à la fois bien plus ancienne et bien plus développée, ce qui s’explique sans doute par l’existence d’une communauté noire, politiquement organisée et consciente de sa mémoire).
    – Là où les historiens parlent de l’esclavage c’est souvent en référence à une rationalisation économique (on reprend donc la formule d’Aristote, remarquant que si les navettes tissaient toutes seules, on n’aurait plus besoin d’esclaves).

          c) A partir de là se dessinent selon moi les lieux d’interventions possibles de la Licra.

               L’esclave n’est pas seulement ni simplement un objet d’échange, une marchandise. Il intitule une figure de l’humanité (je laisse de côté le débat à tenir, que j’ai tenté pour ma part de tenir dans mon livre sur le racisme, avec Hegel).

Quelle figure de l’humanité ?

Celle que Lévinas désigne à partir de l’idée d’une « passivité « plus passive que toute passivité », plus passive que la passivité de l’objet et de la marchandise

Pour le faire apercevoir simplement prenons l’exemple de la sexualité antique. En gros, elle revient à ceci (cf les travaux de Paul Veyne, de Florence Dupont etc.. .) : ce qui est bien, c’est la pénétration, ce qui est mal c’est d’être pénétré, et qu’on soit homme ou femme ne représente pas à cet égard une différence essentielle (si ce n’est bien évidemment que la femme est davantage sujette à être pénétrée).

L’esclave est donc à terme celui qui est pénétré.

Voici un texte significatif de Sénèque le rhéteur (cité par Florence Dupont : impudicitia in ingenuo crimen est, in servo necessitas, in liberto officium), la soumission sexuelle dans le cas d’un homme libre peut donner lieu à un procès, dans le cas d’un esclave c’est une contrainte de la servitude, dans le cas d’un affranchi, c’est un service qu’il doit à son patron (trad. Florence Dupont, Thierry Eloi in L’érotisme masculin dans la Rome antique, Belin 2001, p.26).

Il ressort ce qu’on ne sait pas assez et que le rationalisme a posteriori des historiens néglige : la passivité extrême liée à la situation d’esclave, définissant cette situation au point que la référence sexuelle est ici pertinente.

Une telle figure de l’humanité est à rapprocher de ce qui se passe à l’occasion des génocides, où une telle passivité réapparaît, par exemple dans la pratique systématique du viol, qu’il ne faut pas alors confondre avec la recherche d’un plaisir douteux et condamnable, mais comprendre au contraire comme la mise en œuvre de cette dimension extrême du meurtre atteignant l’humanité dans l’ ultime signification de cette passivité plus passive que la passivité des choses (cf le Rwanda, la Bosnie)

         

Il s’agit alors pour la Licra d’attirer l’attention,

      – dans la recherche universitaire et dans l’enseignement, sur cette signification de l’esclavagedans l’enseignement universitaire,

      – en empêchant la rationalisation a posteriori,

      – en empêchant que soit écarté le paramètre de la souffrance,

      – en suscitant des recherches interdisciplinaires (aucune raison que soient absents du débat le philosophe et le littéraire) dans l’enseignement, où l’esclavage est soit ignoré, soit confié à quelques paragraphes navrés, associés à une volonté mémorielle, et où il est rattaché principalement au phénomène de la traite atlantique, dans la méconnaissance alors de sa réalité générale, notamment de sa signification dans l’Antiquité et dans le monde musulman.

A cet égard il faut continuer et faire aboutir le travail sur les manuels

Conclusion :

Il ne faut pas sous-estimer la signification décisive d’un travail sur l’esclavage. Et ne pas oublier non plus en amont la nécessité d’une réflexion sur le crime contre l’humanité.

Compléments :

1) Une conférence donnée en mars 2003 à l’université de Miami (Ohio) sur la philosophie et l’esclavage.

Cette conférence voulait situer la place inaperçue de l’esclavage dans la constitution du sujet occidental depuis les Grecs. « La philosophie et la (non)pensée de l’esclavage– Essai de déconstruction ».

Je partirai d’un constat :

La philosophie a ignoré l’esclavage. On peut certes discuter, avec des arguments historiques et peut-être également des arguments philosophiques, la validité de ce constat.

La discussion historienne est infinie, elle se situe, à l’infini en arrière et en avant de mon exposé. Je n’ai surtout pas, ne serait-ce qu’en raison de mon incompétence, la prétention d’y ajouter quoi que ce soit.

Je remarquerai seulement que si le champ historique est singulièrement ouvert sur le sujet de l’esclavage, c’est aussi qu’à bien des égards, comparativement à d’autres champs – et ici je vais prendre la précaution supplémentaire de limiter ma remarque à une bibliographie plutôt française – il reste en friches.

Mais surtout je dirai qu’il est souvent tributaire d’un préalable anthropologique, en faisant vite et sous réserve là encore de toute une discussion, historienne mais cette fois-ci déjà un peu philosophique, que je présuppose sans la tenir, tributaire d’une anthropologie qui fait la distinction claire entre ce qui est humain et ce qui ne l’est pas ; il faudrait prendre le temps de développer : une anthropologie, ai-je dit, qui fait la distinction claire – autrement dit pour qui la clarté est justement un critère de vérité, autrement dit encore pour qui la vérité est celle de la visibilité d’un objet ramené à sa présence sans reste.

Quel objet : ce qui est humain, les hommes, opposé à ce qui ne l’est pas, les animaux, les plantes, les choses ; les hommes, définis par la raison, la capacité de la vérité, selon tous les termes qui, de Platon à Hegel – ou comme aurait dit Rosenzweig, de l’Ionie à Iéna – constituent la métaphysique ; les animaux, les plantes, les choses, qui sont notamment l’objet de la description scientifique.

Tout cela est simple, simpliste dans la façon dont je le dis, et sans doute bien plus compliqué et équivoque en réalité. Equivoque déjà quant à la catégorie de clarté – je rappellerai seulement le mot de Pascal « ne nous reprochez pas notre manque de clarté, nous en faisons profession » : rien de ce qui est intéressant n’est simplement clair, rien de ce qui intéresse la pensée n’est clair. Equivoque, de plus, quant aux objets que prétendait définir, avec clarté, la tradition métaphysique : il y a, de façon centrale, les hommes, mais pour ne retenir que le critère cartésien de la raison, la pensée n’a cessé de faire l’expérience – et déjà chez Descartes – que la raison pense au lieu même où elle rencontre ses limites : les enfants, les animaux, les fous, les femmes, la différence sexuelle, la « race » etc… Vaste débat qui engage et définit sans doute la modernité. Je présuppose maintenant ce débat, je m’autorise de lui, pour retourner au constat par lequel j’ai commencé : la philosophie a ignoré l’esclavage.

Ce qui me fonde à formuler ce jugement, donc, maintenant, c’est moins l’enquête historienne que la mise en perspective d’une certaine anthropologie, de l’anthropologie en jeu dans une pensée qui a ignoré l’esclavage, et même en jeu chez les historiens, qui interrogent ou n’interrogent pas, qui s’occupent ou ne s’occupent pas des situations induites par l’esclavage.

Partant donc de là mon propos sera justement de me demander si une prise en compte de l’esclavage ne conduirait pas à introduire d’autres catégories de pensée, à arracher la pensée à ses présupposés anthropologiques.

L’esclavage est un objet de réflexion et de réprobation pour les Lumières.

Réprobation en fonction de ce que l’on peut percevoir en Europe de la traite qui, au XVIII° siècle bat son plein.

Réflexion, à partir de ce que l’on comprend du rapport entre l’homme libre et l’esclave dans la philosophie antique. Le mot même d’esclave est pensé davantage en référence à l’Antiquité qu’en référence à la traite. On dit « esclave », mais c’est sans doute plutôt  servus  que l’on a en tête (je laisse de côté les références grecques, oïkétès, doulos, andrapodon), servus que les philosophes qui en parlent, Voltaire, Rousseau, Montesquieu, les philosophes de l’Encyclopédie, ont en tête : ce qui permet de rejeter facilement l’esclavage dans l’irréalité d’un passé lointain.

Quant à la traite, elle est condamnée, au titre de l’esclavage, mais jamais son abolition n’est sérieusement envisagée : ce qui est condamné, en fin de compte, avec l’esclavage antique, c’est l’esclavage pour des esclaves qui seraient en même temps des hommes.

Mais l’esclavage actuel de la traite, installant l’esclave dans une situation de non humanité, on ne voit pas comment rendre à l’esclave réel une humanité que la traite lui a retirée (ou à laquelle d’emblée – je dirai pour aller très vite « en raison de sa race » : ce qui présuppose évidemment toute une réflexion sur la « race », la couleur, notamment dans son rapport à l’idée d’humanité, présupposition qu’il m’est arrivé d’expliciter et sur quoi on pourra revenir dans le débat – une humanité à laquelle donc il n’a jamais eu vraiment accès, ce qui en fin de compte explique et légitime l’esclavage). Les mieux intentionnés considèrent ainsi comme impossible de faire revenir pour l’instant l’esclave à l’intérieur de la condition humaine. Condorcet, le plus résolu dans le combat des lumières contre l’esclavage, propose ainsi un délai de 70 ans avant qu’il soit procédé à l’abolition de l’esclavage.

Sur le fond de ces considérations on peut mesurer le progrès que représente la «Dialectique du maître et de l’esclave » de Hegel. J’en résume le schéma, en citant, pour simplifier (quand on en vient à citer le texte de Hegel lui-même on n’est jamais complètement sûr de ce que l’on cite) l’analyse de Jean Hyppolite, le premier traducteur de la Phénoménologie, elle-même inspirée et marquée par les cours d’Alexandre Kojève.

Excusez-moi de dire à présent des choses qui sont peut-être très connues et triviales pour beaucoup d’entre vous. Dans la lutte des consciences le maître est celui qui a accepté de risquer sa vie naturelle, l’esclave au contraire celui qui a tout donné pour conserver celle-ci (on pense à Rousseau, Hegel aussi pense à Rousseau, Du contrat social, I, 4 : «  Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité, même à ses devoirs. Il n’y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. ») Le maître n’a pas renoncé, l’esclave a renoncé.

Ce qui veut dire que l’esclave et le maître ont chacun leur être en dehors d’eux-mêmes : l’esclave dans l’être du maître, mais, d’une autre manière, le maître dans celui de l’esclave.

D’une autre manière car en outre le maître ne peut trouver dans la conscience servile, dont tout l’être est dans celui du maître, son être substantiel, et doit le chercher dans l’en soi de la nature auquel il n’a rapport que par la médiation de l’esclave. De là l’opposition entre la situation du maître et celle de l’esclave, et le renversement de la maîtrise, la supériorité dialectique de l’esclave  : « le maître commente Hyppolite, consomme cette essence du monde, l’esclave l’élabore. La valeur pour le maître c’est cette négation qui lui donne la certitude immédiate de soi, la valeur pour l’esclave ce sera la production, c’est-à-dire la transformation du monde qui est une jouissance retardée » (p. 168)

Tout cela est sans doute connu, ou si j’ose reprendre un terme hégélien, « bekannt ». On peut néanmoins se demander, en restant dans le même lexique, si ce Bekannte est ipso facto erkannt : l’opposition dialectique, le dépassement de l’esclavage dans le mouvement de l’humanisation et de l’histoire, l’esclave porteur de la figure de l’humanité : qu’en est-il en 1807, à l’époque de la Phénoménologie et de la traite triomphante ?

Il ne s’agit pas forcément en l’occurrence de faire ce mauvais procès – pas toujours mauvais d’ailleurs – consistant à opposer à un penseur ses actions, ses enfants abandonnés à Rousseau écrivant L’Emile. Mais il y a sans doute quelque chose de gênant, de conceptuellement gênant et inaccompli dans la mise en jeu par Hegel de l’esclavage. A telle enseigne que les traducteurs français récents de la Phénoménologie – c’est sans doute l’un des aspects les plus spectaculaires de ces nouvelles traductions – ont renoncé à ce qui passait depuis Kojève pour le moment central de la pensée hégélienne (permettez-moi de citer à nouveau Hyppolite : « l’exposition de la dialectique (domination et servitude ) a été souvent faite.

Elle est peut-être la plus célèbre partie de la Phénoménologie, tant par la beauté plastique du développement que par l’influence qu’elle a pu exercer sur la philosophie politique et sociale des successeurs de Hegel, et en particulier sur Marx ») Les nouvelles traductions, celles de Pierre-Jean Labarrière et Gwendoline Jarczyk, celle de Jean-Pierre Lefebvre, renoncent à la dialectique du maître et de l’esclave, et substituent à esclave la traduction par serviteur, ou par valet. Cette traduction est bizarre, car en même temps elle est obligée de maintenir le terme de servitude – Knechtschaft, lors même qu’il est évident que ni un serviteur, ni un valet ne sont en servitude. Quel est l’argument des traducteurs, dont je ne prétends ici, surtout pas, mettre en doute la compétence linguistique ou philosophique – les uns et les autres ont passé leur vie à lire Hegel et en savent mille fois plus que moi. L’argument immédiat avancé est semble-t-il d’ordre linguistique : Hegel dit Knecht, et non Sklave, et la traduction ordinaire de Knecht est bien valet. Ainsi Labarrière-Jarczyk : « on a habituellement traduit les termes de Herr et Knecht par « maître » et « esclave » (…) En fait le couple Herr/Knecht est rendu au mieux, dans la tradition littéraire, par celui de maître/valet ; Le terme d’esclave – Sklave – imposerait une surdétermination à cette figure, non moins que des connotations émotionnelles dont elle est dépourvue. Le Knecht c’est l’individu qui, au sein d’une domesticité, se trouve redevable de sa force de travail à l’égard d’un maître (…) quant aux deux autres termes Herrschaft et Knechtschaft, il semble indiqué de rendre le premier par celui de maîtrise. Mais notre langue n’autorise pas une construction parallèle à celle-là en ce qui concerne le terme de valet ; nous avons donc conservé le terme de servitude dont la seule connotation n’est pas celle de l’asservissement esclavagiste, mais qui dit aussi un état de soumission correspondant à un « service ». » (p. 75) Et Lefebvre, à peu près dans le même registre : « Herrschaft und Knechtschaft : il semble qu’il faille préférer au couple « maître et esclave », issu de la tradition antique, mais aussi de Jean-Jacques Rousseau, celui de maître et serviteur (ou valet), plus proche de la langue de Luther, mais aussi des catégories dramatiques sollicitées ici, sans attribuer à la notion de valet un référent historique ou anthropologique excessif. La connotation principale est plutôt psychologique : le Knecht a un comportement servile, il y a quelque chose de vil en lui. » (p. 150) Comment recevoir ces arguments : je dirai que sur la forme ils me semblent embarrassés et sur le fond irrecevables. Irrecevables sur le fond, car il y va bien dans le texte de Hegel de l’échange de la vie et de la mort naturelles contre la liberté ; embarrassés quant à la forme, puisque ce n’est qu’au prix d’une acrobatie verbale que l’on conserve en même temps la traduction de Knechtschaft par servitude. Mais encore une fois ce n’est pas le caractère critiquable de la traduction que j’ai en tête : je voudrais plutôt montrer qu’elle correspond, telle qu’elle est, ou telles qu’elles sont, à la prise en considération d’une vraie difficulté. C’est que d’abord Hegel s’il pense bien à l’esclave antique, ne pense effectivement pas à celui de la traite. Que d’autre part le mot Sklave n’aurait, de toute façon, pas été plus pertinent : l’etymologisches Wörterbuch de Kluge, par ex, note que ce mot vient du moyen haut allemand tardif, ce qui veut dire que loin de désigner avec exactitude la chose même il devrait lui-même être renvoyé à la pensée possible de cette chose, laquelle s’effectue, aussi génialement qu’on puisse aller, dans le texte de la Phénoménologie ; je comprendrai donc plutôt que le mot Knecht est polarisé, pris dans l’orbite de Knechtschaft, qui renvoie d’une part à la servitudo latine, et, d’autre part à ce que Hegel, au XIX° siècle, peut en recevoir. Or ce qu’il peut en recevoir, c’est ce qu’il en reçoit à partir d’une autre source, celle que le germaniste d’exception qu’est Jean-Pierre Lefebvre avait pointée, tout ce qui lui arrive de la langue de Luther. Knechtschaft renvoie dans ce contexte à la situation de l’âme placée sous la dépendance du serf arbitre. L’homme est, comme on l’entend par exemple encore chez Bach, dans la servitude à l’égard du péché, il est Sündenknecht, ainsi dans la cantate BWV 55, Ich armer Mensch, ich Sündenknecht/Ich geh vor Gottes Angesicht/Mit Furcht und Zittern zum Gerichte/ Er ist gerecht, ich ungerecht/Ich armer Mensch, ich Sündenknecht… Autrement dit en disant Knecht Hegel ne pense sans doute pas l’esclavage, mais il ne pense pas non plus autre chose, de sorte qu’il faut voir, que je verrai, dans les hésitations de traduction davantage l’indice d’un remords ou d’une mauvaise conscience quant à une traduction trop lisse, qui a donné lieu, comme le souligne Hyppolite, à toute une tradition de pensée, qu’une traduction plus exacte du mot esclave. Autrement dit encore je voudrais reconnaître ici la marque d’une incertitude principielle quant à la signification de l’esclavage. Jamais on ne s’est davantage approché de la pensée de l’esclavage que Hegel ne l’a fait, et pourtant jamais ce n’est l’esclavage manifeste qui peut être pensé par lui. Au contraire par rapport à ce qui se passe sous ses yeux Hegel n’a aucun regard. L’esclave dont il parle atteste d’une situation passée, pensée et pensable seulement à partir de ce qui la supprime. Pour le présent, l’Afrique, explique-t-il dans des textes célèbres, reste, en tant que pure nature, non dialectisable, l’Africain comme l’animal (mais aussi comme le Juif) n’entre pas dans l’histoire.
C’est cette situation que je voudrais interroger pour finir. Ne faut-il pas reconnaître du sens, par-delà (ou en-deçà) ce que Hegel voue à l’Anerkennung, à la reconnaissance ? On pourrait dresser un inventaire des moments hégéliens qui signalent une panne de la dialectique : le kantisme (Kant a vu la contradiction au cœur du réel mais il n’a pas su la reconnaître pour ce qu’elle était, l’être parvenant à sa manifestation) ; la terreur, exposition sans médiation à la loi ; le judaïsme, entêtement de l’universel qui se refuse à la médiation, et qui en cela est comparable à la terreur ; l’Afrique, donc, qui n’entre pas, en tant que pure nature, dans la lumière de l’histoire. Et l’esclave de la traite n’est pas une instance de l’humanisation, se refuse à la phénoménalité et à l’esprit. Etc. Je voudrais mettre cette panne dialectique en relation avec un autre sens de la subjectivité : celui engagé par Lévinas, ou Derrida, ou Michel Henry, et qui conteste la prévalence de la lumière et de l’être au monde. Je n’ai pas le temps de faire autre chose que de proposer, en terminant, peut-être pour engager la discussion, quelques notations rapides : en pensant phénoménologiquement, souligner que l’être au monde, c’est-à-dire l’être à la mort, n’est pas, chez les auteurs que je viens de citer, la signification ultime de l’ouverture phénoménologique ; et donc que le sujet, ni même le Dasein ne disent assez bien l’humanité : on peine déjà à associer à celle-ci, selon de telles concrétions, la femme, le fou, l’enfant. On ne saurait y impliquer l’animal. On ne réussit pas non plus, malgré des tentatives aussi spectaculaires que répétées, et finalement inconvenantes, à y impliquer le Häftlinge des camps, voire le musulman (je pense au travail d’ Agamben dans Homo sacer et Ce qui reste d’Auschwitz, par rapport à quoi il faut à mon sens se poser les questions les plus graves ); enfin, et c’était mon but de le dire ici, l’esclave ne saurait y être pensé sans la mise en jeu de cette autre phénoménologie, de cette autre anthropologie, sans la mise en jeu d’une pensée qui se proposerait un tout autre mode du penser.

2) Bibliographie (sommaire mais commentée)

A. Sur l’esclavage dans l’Antiquité et au Moyen Âge :

Moses I Finley Esclavage antique et idéologie moderne Les éditions de minuit 1981, 212 pages. Il s’agit par l’un des plus grands historiens de l’Antiquité, d’une des études les plus importantes dans la bibliographie française sur l’esclavage antique, l’une des originalités de ce travail étant de ne pas se placer simplement dans l’évidence de la réprobation morale mais au contraire d’interroger de ce point de vue l’aspect idéologique de la réception du phénomène de l’esclavage.

Pierre Vidal-Naquet, Le chasseur noir, La Découverte, poche, 1991, 2005 ; en particulier le chapitre III (105 pages) intitulé Les femmes, les esclaves, les artisans : le titre de ce chapitre est éloquent, Vidal-Naquet précise le « statut » de ces catégories sans statut à l’intérieur de la cité grecque, en différents lieux et à différentes époques.

Jean Andreau, Raymond Descat Esclave en Grèce et à Rome, Hachette 2006, 306 pages : par deux universitaires une étude sur les divers statuts et fonctions de l’esclave antique. Etude récente et utile, j’attire l’attention sur le premier chapitre intitulé « qu’est-ce qu’un esclave », chapitre intéressant par ce qu’il dit, et peut-être encore davantage par ce qu’il ne dit pas : qu’en est-il, par-delà les hésitations sur la notion, les variantes sémantiques, de la valeur morale à conférer à ce non-statut, rien n’est dit dans tout ce livre de la cruauté afférente à cette absence de statut, cruauté qui me semble être au moins autant que les considérations économiques ou juridiques un paramètre de la question (cette remarque vaut d’ailleurs pour la plupart des études sur l’esclavage, antique ou moderne)

Joël Schmidt Vie et mort des esclaves dans la Rome antique Albin Michel, 2003, 284 pages ; un travail péchant sans doute par son côté trop anecdotique, sans doute un certain défaut de rigueur historienne (mais je suis très mal placé pour en juger) mais en revanche facile à lire, et insistant sur ce qui à mon sens fait défaut à la plupart des travaux historiens, la prise en considération de la cruauté dans la description de la condition servile. Ce qui va sans dire va encore mieux en le disant.

Peter Garnsey Conceptions de l’esclavage, d’Aristote à saint Augustin, Les belles lettres 2004, 410 pages. Par un universitaire anglais de haute volée, cet ouvrage est d’un grand intérêt en ce qu’il nous met au contact des textes anciens, permettant de comprendre comment les auteurs de l’Antiquité perçoivent l’esclavage.

Guillaume Vannier L’esclave dans la cité. Aristote, éthique et politique PUF 1999, 79 pages. Une présentation utile de la défense de l’esclavage par Aristote.
Florence Dupont, Thierry Eloi L’érotisme masculin dans la Rome antique Belin 2001, 348 pages. Ce travail commencé par Thierry Eloi, et interrompu par un accident , a été terminé par celle qui fut sa directrice de thèse, Florence Dupont, grande spécialiste de l’Antiquité latine. Inspiré par les travaux de Paul Veyne (tout en en discutant certaines conclusions) il montre entre autres l’importance de la relation actif/passif dans la description de la sexualité romaine, et la proximité dans laquelle se situe par rapport à elle la notion d’esclavage.

Pascal Quignard Le sexe et l’effroi Poche folio, 356 pages : par l’un des grands écrivains contemporains, ici inspiré lui aussi des travaux de Paul Veyne, des considérations sur la sexualité antique, dont l’anthropologie singulière nous permet, comme le livre précédent, de nous approcher du phénomène singulier de l’esclavage.

Jacques Heers Esclaves et domestiques au Moyen Âge dans le monde méditerranéen. Poche pluriel, 1996, 296 pages, par l’un des grands spécialistes français du Moyen ÂgeIl me suffit de citer ceci de la quatrième de couverture : « Le sordide trafic des négriers sur les côtes occidentales d’Afrique n’aurait jamais pris une telle ampleur sans les mercantis maures ou noirs, sans les potentats de l’intérieur qui razziaient et jetaient sur les marchés des troupes de malheureux prisonniers. Et en Occident ? Entre Chrétiens même ? Nos manuels n’en parlent pas (…) pourtant l’esclavage a bel et bien existé…

B Les traites négrières

Bernard Lewis Race et esclavage au Proche-Orient Gallimard 1993, 265 pages. B. Lewis est l’un des « islamologues » contemporains les plus célèbres. Son livre, appuyé sur son exceptionnelle connaissance du monde musulman, ouvre de nouveaux champs de recherche sur l’esclavage. Le chapitre 8 (intitulé « En blanc et noir ») est particulièrement intéressant, dans la mesure où il associe l’esclavage des noirs à un racisme qui s’installe progressivement en pays musulman, une différence importante étant faite entre l’esclave blanc (mamluk) et l’esclave noir (‘abd, ou bien, en Islam occidental khadim, le serviteur, qui finit pas désigner, significativement, l’esclave noir, ou la femme esclave, ou la concubine).

Olivier Pétré-Grenouilleau La traite des Noirs, Que sais-je ? 1997, 128 pages. Un exposé synthétique sur la situation de la traite, par l’un des quelques historiens français spécialistes de la question. Un travail qui veut aborder les questions sous l’angle de l’objectivité historienne, insistant sur les aspects économiques et sociaux en particulier, avec aussi un premier chapitre sur la traite en Islam

Olivier Pétré-Grenouilleau Les traites négrières Gallimard 2004, 468 pages : ce livre est aujourd’hui l’une des plus importantes études sur la traite, qui n’a pas été sans susciter de mauvaises polémiques, parce qu’il ne consent à aucune dérive communautariste. Un livre qu’il est indispensable de lire, si l’on veut éviter de dire des bêtises, et si l’on veut en apprendre beaucoup sur une question que Pétré-Grenouilleau présente lui-même comme « un gigantesque chantier, sans doute l’un des plus prometteurs qui soit donné à ceux qui s’intéressent à l’histoire globale et mondiale – world history »). Un regret, pour le néophyte que je suis : l’absence de bibliographie.

Jean Meyer Esclaves et Négriers Gallimard, Découvertes, 1998, 160 pages. Ecrit par un éminent universitaire, professeur à la Sorbonne, ce petit livre possède, selon les règles de la collection, une iconographie abondante, en l’occurrence bienvenue car elle met l’accent sur ce qui souvent est secondarisé par la recherche dure : la souffrance humaine inhérente à la réalité de l’esclavage, souffrance qui est un vrai paramètre de la compréhension de cette réalité.

Claude Fohlen Histoire de l’esclavage au Etats-Unis, Perrin, 1998, 342 pages. Par un universitaire professeur à la Sorbonne, un travail français sur le terrain de la recherche américaine, beaucoup plus avancée.

Peter Kolchin Une institution très particulière : l’esclavage aux Etats-Unis, 1619-1877 Belin, 1998, 300 pages. Un travail sur l’esclavage et les Etats-Unis, écrit par un universitaire américain. De plus un travail comparatiste, se confrontant à la situation des Caraïbes et du servage russe.

James M. Mac Pherson La guerre de sécession 1861-1865 Robert Laffont coll Bouquins 1991, 1004 pages Un livre à posséder et à lire, qui fait le tour de cette guerre dont nous savons si peu et que nous ne percevons souvent qu’à travers des allusions du cinéma et de la littérature américaines. Et un épisode décisif de l’histoire de l’esclavage.

Bernard Vincent Amistad L’Archipel 1998, 270 pages. Un travail, écrit par un universitaire, qui fait le point historien sur l’histoire fabuleuse de ces esclaves révoltés, capturés par des garde-côtes américains, jugés et libérés. Une étape significative du mouvement abolitionniste.

Steven Spielberg Amistad disponible en DVD. Un film important dans l’histoire de la prise de conscience du phénomène de l’esclavage : film « grand public », populaire au sens aussi où Kant parle du caractère populaire de l’impératif catégorique. En même temps ce film prend toute sa place dans la continuité de l’œuvre de Spielberg, l’esclave présentant la vérité de l’humanité en-deçà de toutes les représentations, de toutes les formes de civilisation.

Hugh Thomas La Traite des Noirs 1440-1870 Robert Laffont, Bouquins, 2006, 1038 pages. Un livre passionnant écrit au bout de quarante ans de recherches, par quelqu’un (en réalité Lord Thomas of Swynnerton) pour qui l’esclavage reste un crime incompréhensible et comme tel toujours à interroger. Le livre commence dans l’Antiquité, passe par la traite arabe et se centre sur la traite atlantique. De nombreux passages racontent la vie des esclaves, s’appuyant sur des sources et des témoignages de contemporains. Un index des noms et des thèmes, fourni, une bibliographie abondante, une cartographie claire et utile, font de ce livre un travail très complet et nécessaire.

Le Code noir PUF 1987, avec une présentation de Louis Sala-Molins, 292 pages) Ce texte, voulu par Colbert et paru en 1685, un peu après la mort de celui-ci, codifie le statut de ceux qui n’ont pas de statut et envers qui tout est possible. Un détail intéressant : le code qui maintient les Noirs dans les colonies interdit, dans son premier article, aux Juifs de résider dans les îles, c’est-à-dire de posséder des esclaves. Un ensemble hideux, que Sala-Molins, philosophe, professeur à la Sorbonne, élève de Jankélévitch, commente et confronte à la réalité de la philosophie des lumières : lesquelles lumières, malgré tous les lieux communs enseignés sur elles (Voltaire et le nègre de Surinam, Montesquieu, Rousseau et ses professions de foi contre l’esclavage, et même Condorcet…) ne s’en sortent pas grandies, se révélant hors d’état de penser ce qui nous paraît le minimum, le caractère inadmissible de l’esclavage, son abolition urgente, le caractère intolérable du racisme.

Maurice Dorès La beauté de Cham Balland, 1992, 312 pages. Un travail original, singulier, s’employant à rapprocher, en les prenant sous un angle très culturel, la question juive et la question noire, le malheur des uns et celui des autres. L’auteur fait preuve dans les deux domaines d’une réelle érudition, on pourra lire avec intérêt sans peut-être se montrer convaincu.

Victor Schoelcher Des colonies françaises abolition immédiate de l’esclavage. Editions du CTHS (Comité des travaux historiques et scientifiques), préface et chronologie de Lucien Abénon, de l’université des Antilles-Guyane, 443 pages. Un livre témoignage, par celui qui obtint l’abolition effective de l’esclavage après un demi siècle de tergiversations.

Comité pour la mémoire de l’esclavage Mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions. La Découverte 2005, 126 pages. Associée depuis 2001 à la notion de crime contre l’humanité, l’esclavage devient un des éléments du « devoir de mémoire » et entre également dans le jeu des récupérations communautaires et de la concurrence mémorielle. Un élément de ce dossier.

Nelly Schmidt L’abolition de l’esclavage. Cinq siècles de combats XVIème-XXème siècle Fayard 2005, 412 pages. Nelly Schmidt, directrice de recherches au CNRS est membre du précédent comité. Son livre, de recherche sur l’histoire de l’abolition, est en même temps un geste militant, adossé au nouvel élan donné par la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité.

Françoise Vergès La mémoire enchaînée Albin Michel 2006, 207 pages. La thèse est que la loi mémorielle enchaîne la mémoire. Pour l’essentiel une discussion autour de la loi du 10 mai 2001 (loi Taubira) Françoise Vergès, professeur en Sciences politiques, plaide pour la déjudiciarisation, et pour la liberté de la recherche.

Pierre H. Boulle Race et esclavage dans la France de l’Ancien Régime Perrin, 2007, 286 pages. Un livre intéressant par son sujet qui situe le débat sur le territoire de la France, comme une question intellectuelle (le débat sur l’abolition) et une question progressivement raciale (le danger de faire venir des Noirs en France) ; livre intéressant également de par les références de l’auteur, qui a fait carrière aux Etats-Unis, et qui mène ainsi un débat français avec une culture américaine. Beaucoup de données dépaysantes et nouvelles.

Marcel Dorigny, Bernard Gainot et Fabrice Le Goff Atlas des esclavages, traites, sociétés coloniales, abolitions de l’Antiquité nos jours éditions Autrement, 2006, 80 pages. Par trois universitaires un excellent petit livre, dont la table des chapitres donne une idée : I Les esclavages avant les grandes découvertes (l’ esclavage antique ; diversité des esclavages hors de l’occident ; les empires arabes ; l’esclavage médiéval en Occident ; l’Afrique pré-coloniale ; la traite portugaise au XVème siècle) II Les traites légales XVIème-XIXème siècle(la traite européenne ; les chiffres de la traite ; les traites anglaises et françaises ; l’Europe négrière : les ports ; Bordeaux, port négrier ; les forts de traite en Afrique ; les états négriers en Afrique ; la traite dans l’océan indien) III Les sociétés esclavagistes XVIIème-XIXème siècle (les sociétés coloniales 1) les plantations ; les sociétés coloniales 2) les villes ; les femmes et l’esclavage ; le Brésil ; l’esclavage aux Etats-Unis ; les résistances à l’esclavage ; le grand maronnage ; les opinions publiques face à l’esclavage) IV Les abolitions fin XVIIIème-fin XIXème siècle(la Révolution française et l’esclavage ; la période révolutionnaire aux Caraïbes ; Saint Domingue et la liberté générale ; la « réaction » esclavagiste de 1802-1804 ; la traite illégale et la répression ; l’abolitionnisme au XIXème siècle ; les abolitions ; les affranchissements ; les engagés ; les abolitions en Afrique au XIXème siècle V l’esclavage aujourd’hui VI Bibliographie. Les grands écrits pour et contre l’esclavage. Sources des citations. Les codes noirs.
Le tout évidemment assorti d’une cartographie abondante et éclairante.
C Philosophie

Aristote Ethique à Nicomaque, Politique

Divers textes des lumières sur l’esclavage : Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Condorcet etc…

Hegel Phénoménologie de l’esprit avec le problème des traductions et de la bonne lecture des termes allemands de Knecht et de Knechtschaft

Je me permets de renvoyer également à mon livre, Alain David, Racisme et antisémitisme. Essai de philosophie sur l’envers des concepts. Préface de Jacques Derrida, Ellipse 2001. : cf. en particulier le chapitre III de la deuxième partie (pp. 171-191)

D Littérature
Pour mémoire je rappelle La case de l’oncle Tom, le roman de Hariett Beecher Stowe, paru sous forme de feuilleton en 1852 aux Etats-Unis dont l’immense succès fut probablement l’un des éléments qui a renforcé le mouvement abolitionniste et a conduit à la guerre de sécession

Sven Lindqvist Exterminez toutes ces brutes Le serpent à plumes, 1998, 234 pages. Il ne s’agit pas directement d’un livre sur l’esclavage mais de la traversée par un écrivain suédois de la notion de crime contre l’humanité, voire de la notion de génocide, telle que ceux-ci sont perpétrés dans le monde colonial au XIX et au début du XXème siècle : ainsi l’extermination des Tasmaniens entre 1802 et 1869 (« le dernier Tasmanien mourut en 1869 ») ; ou celle des Hereros (dans un ordre du jour d’octobre 1904, qui fera jurisprudence dans le monde allemand, le général von Trotha promulgue l’extermination). La colonisation, référée aux travaux de Cuvier, de Darwin, à la philosophie de Spencer, et de leurs épigones, Knox, Galton, Friedrich Ratzel (l’inventeur de la notion de Lebensraum, dans un livre paru en 1904) etc… apparaît comme un trajet sinistre et monstrueux, semé de crimes, de sang et de larmes, dont l’esclavage représente seulement les prodromes spectaculaires. Un livre essentiel.

Joseph Conrad Le cœur des ténèbres publié en français dans la collection TEL de Gallimard, couplé avec une autre nouvelle, Jeunesse, le livre étant paru sous ce titre. Heart of darkness paraît en 1899. Il servira de modèle au Apocalypse now de Coppola, mais résulte d’un voyage de Conrad dans le Congo de Léopold. J’en extrais ce passage (cité également dans le King Kong de Peter Jackson) : « La terre en cet endroit n’avait pas l’air terrestre. Nous sommes habitués à considérer la forme entravée d’u monstre asservi ; mais là on découvrait le monstre en liberté. Il était surnaturel, et les hommes étaient… Non, ils n’étaient pas inhumains. Voyez-vous, c’était là le pire, ce soupçon qu’on avait qu’ils n’étaient pas inhumains. On y arrivait petit à petit : sans doute ils hurlaient, bondissaient, tournaient sur eux-mêmes, faisaient d’affreuses grimaces, mais ce qui saisissait, c’est le sentiment qu’on avait de leur humanité pareille à la nôtre, la pensée de notre lointaine affinité avec cette violence sauvage et passionnée… » D’une façon géniale Conrad, l’un des plus grands écrivains du XXème siècle, aperçoit l’identité profonde de la civilisation et de la barbarie, la barbarie identique à la civilisation au plus intime de celle-ci.

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