Laval dans le Bien Public

Dijon, le 23 avril 2003
Alain David
Secrétaire général de la Licra
Directeur de Programmes au Collège international de Philosophie
à Monsieur Jean-Louis Pierre
Directeur du Bien Public

Cher Monsieur Pierre,
Je voudrais réagir à la rubrique « ce jour-là » du 18 avril : tout d’abord en vous remerciant et vous félicitant de l’existence de cette rubrique. Il me semble sain et nécessaire qu’un journal ait à cœur de participer à la pédagogie de la mémoire et inscrive l’intelligibilité des événements dans la durée.

Ceci étant fallait-il évoquer le nom de Laval, à l’occasion de ce 18 avril ? Et fallait-il le faire de cette manière, en donnant l’impression d’une réhabilitation au bénéfice de l’oubli : un peu comme Pompidou qui avait souhaité, dans une conférence de presse célèbre, qu’on oubliât « ce temps où les Français ne s’aimaient pas », sous-entendant ainsi que ce désamour était justement davantage le fait du temps lui-même, des circonstances, que de la responsabilité des hommes. De même dans la rubrique du Bien Public, Laval, doté de grandes qualités personnelles, intellectuelles (« une vive intelligence »), voire morales (« un amour presque charnel de la patrie ») a succombé aux circonstances : ce sont celles-ci, qui ont desservi ses bonnes intentions (« atténuer les rigueurs de l’occupation ») et l’ont conduit (donc malgré sa volonté) « à faire endosser par le gouvernement » des « mesures humiliantes et inhumaines (arrestation des Juifs, service du travail obligatoire etc…) ». Pardonnez-moi de réagir ici un peu vivement : cette dernière parenthèse me semble maladroite, pour ne pas dire inconvenante. On ne peut pas aligner dans une même énumération une mesure qui ne fut que désagréable et impopulaire, et la participation à un crime contre l’humanité, le tout réduit quasiment à l’insignifiance par l’indéfini d’un etc. Au-delà de ce qui me semble être effectivement une maladresse de rédaction, sous-tendue sans doute par la volonté de rendre justice à un homme, il y a ce qui n’a pas de place dans l’article, la responsabilité au regard de l’histoire, responsabilité qui va toujours au-delà des personnes : qui y va sans réserve lorsqu’il s’agit du crime contre l’humanité, comme tel imprescriptible et dont l’imputation ne saurait être abandonnée au bénéfice du temps ; elle ne saurait d’autant moins l’être dans le cas précis de Laval que celui-ci a endossé les pires responsabilités qu’on puisse imaginer, qu’aucun Français avant lui n’avait jamais endossées, ce qui suffit sinon à légitimer son procès bâclé, du moins à le frapper d’indignité nationale, à lui dénier à tout jamais l’honneur d’être Français : car il est bien celui qui a réclamé auprès de l’occupant, qui n’en demandait pas tant, qu’on déporte avec leurs parents les enfants de moins de 16 ans – « les enfants aussi. »
Je n’ai, cher Monsieur Pierre, dans tout cela aucun doute, aucun soupçon quant à une volonté perverse ou rampante de révisionnisme, voire de négationnisme. Encore une fois il y a seulement ici à mes yeux une maladresse, commandée par le souci, à bien des égards louable, de plaider pour le pardon et l’apaisement. Pourtant, si l’on parle de Laval ne faut-il pas en parler au regard de l’horreur de la responsabilité qu’il a endossée ?
Veuillez agréer, cher Monsieur Pierre, l’expression de mes meilleures salutations ainsi que celles de l’association que je représente,
Alain David

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