Compte rendu de la conférence de Christophe Dejours -18 octobre 2012

Cette conférence, sous l’égide de la Licra, a eu lieu à l’Ecole supérieure de commerce  de Dijon, à l’invitation de son Directeur Stephan Bourcieu et d’Emmanuel Zenou, membre lui-même du bureau de la Licra et professeur à l’ESC. Christophe Dejours, psychiatre, psychanalyste, philosophe,  est professeur titulaire de la chaire de Psychanalyse Santé Travail au Conservatoire de Arts et métiers. Auteur d’une quinzaine de livres, menant un travail pionnier et aujourd’hui internationalement reconnu, il avait bloqué depuis un an un agenda très chargé à la date du 18 octobre 2012.

La conférence portait comme titre « Souffrance en France. Le travail et la question identitaire à l’époque de la mondialisation ». Ce titre voulait prendre en compte la question de l’identité, et celle afférente du racisme à partir du malaise contemporain associé à la question du travail. La séance s’est ouverte devant un public de plus de 150 personnes,  fait pour une partie, naturellement, d’étudiants de l’ESC, mais également d’un public dijonnais composé de personnes ayant affaire à la question débattue : professionnels de santé, enseignants, juristes, militants associatifs (dont des militants et adhérents de la Licra) et politiques.

En  résumant sommairement, Christophe Dejours a mis l’accent sur une idée force : le travail ne doit pas être conçu comme il l’est constamment, dans des catégories qui sont associables à la mondialisation,  comme une production ou comme un produit, mais comme la réalité la plus profonde des individus. Un indice de cette signification profonde du travail, ce paradoxe sur lequel insiste Dejours, en prenant quelques exemples spectaculaires : le rôle joué par l’échec, par la tricherie, par le ratage. « Tous ceux qui travaillent contournent les règlements, enfreignent les procédures, transgressent les ordres, trichent avec les consignes. » « Celui qui s’en tient à l’exécution stricte des prescriptions ne fait rien d’autre que la grève du zèle ». Cette situation dont Dejours développe longuement la portée et les conséquences, met en jeu finalement l’incidence du corps dans le phénomène de la production, c’est-à-dire également la signification de la souffrance. La notion, souvent invoquée de « la souffrance au travail » doit recevoir sa véritable signification : il ne s’agit pas de ne plus souffrir (ce qui serait l’idéal d’une production automatisée, où les corps seraient assimilés à des machines et pris en compte à la hauteur de leur contenu informationnel) mais de rendre au corps vivant (à ne pas confondre avec le corps-objet) sa pleine signification : autrement dit de rendre au travail sa valeur de travail vivant. Faute de cela on rentre dans un processus grave d’effacement de la réalité des individus dont les conséquences sont incalculables, et dont le phénomène de « racisme au travail » est une expression privilégiée (racisme sur les lieux de travail, phénomène des « petits blancs », dans un contexte où l’individu est ramené à la simple dimension de la production.) Dressant un tableau alarmiste d’une situation infiniment alarmante Christophe Dejours fait état dans la discussion riche et animée qui suit sa conférence (elle se prolonge plus d’une heure au-delà du temps initialement prévu) d’une expérience pilote, qu’il mène depuis des années avec une entreprise, et où les situations ordinaires de travail sont complètement modifiées dans le sens de la prise en compte de la notion de travail vivant, cela pour le plus grand bien des salariés comme de l’entreprise.

La séance se termine sur cette évocation, sous les applaudissements d’un public conquis.

Je voudrais conclure en soulignant que la recherche de Christophe Dejours et les perspectives inédites qu’elle ouvre offre à la Licra une chance nouvelle : elles doivent nous permettre d’intervenir  dans un domaine essentiel, où pourtant personne n’intervient et où l’action militante  est à peu près absente, celui du racisme au travail. Cela est dû au fait, comme y a insisté Christophe Dejours, que le monde syndical (pour ne rien dire du monde patronal), même lorsqu’il porte un regard critique, voire conflictuel, n’analyse les questions liées au travail qu’à partir de la logique de la production, se préoccupant seulement des phénomènes de pouvoir, mais dans une complète méconnaissance de la question de la réalité du travail comme travail vivant.

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