Interview de Daniel Cohn-Bendit par la journaliste Christine Heuer, sur le Deutschlandfunk

(à écouter ou lire en cherchant sur google : Cohn-Bendit, Deutschlandfunk, Gaza)

Christine Heuer Les banlieues parisiennes en flamme, il y a des endroits où vivent surtout des Juifs, des synagogues en danger, la haine des Juifs scandée dans bien des capitales européennes et aussi à Berlin. Là, dans Unter der Linden,  un couple de Juifs a été agressé et a dû fuir. Tout cela dans le cadre de manifestations anti-israéliennes en raison de la guerre actuelle à Gaza. Nous vivons des scènes qui ne semblent pas se jouer en 2014 mais en 1938. Alexander Kissler écrit dans « Cicero » « que nous nous précipitions à nouveau dans la barbarie est de nouveau une option. » Est-ce qu’ici justement un tabou n’est pas brisé ?

Cohn-Bendit D’abord je ne suis pas d’accord. Nous ne sommes pas en 1933 ou en 1938. Ce qui se passe est terrible, très moche, et de manière latente il y a de l’antisémitisme. Cet antisémitisme qui est en rapport avec l’immigration – c’est comme ça en France – de sorte qu’il éclate aujourd’hui, a beaucoup de causes. Mais l’Etat allemand ou l’Etat français sont stables, ils correspondent à une société qui est stable. Il existe un antisémitisme chrétien latent. En raison de la stabilité de notre société il n’émerge pas. Je n’ai donc pas d’inquiétudes  pour notre société, ni  pour la société française ni pour la société allemande. Je trouve tout cela terrible, mais ce problème est, pour le dire avec un peu de cynisme, secondaire. Car il nous faut regarder ce qui se passe là-bas dans la région, à Gaza, ce qui se passe au Proche-Orient, lorsqu’on regarde la Syrie, l’Irak, Mossoul, lorsqu’on enjoint aux Chrétiens ou bien de se convertir à l’Islam ou bien de partir, ou bien d’être tués. Nous avons des situations très moches, et nous ne devrions pas mettre en avant ce qui se passe chez nous ou en France… Ils en ont fini avec ça, et nous aussi. Nous n’avons pas besoin de l’exagérer à présent.

Heuer Des vidéos dans l’Europe entière, M. Cohn-Bendit, montrent que la majorité des manifestants sont des migrants. Vous l’avez dit vous-même. Autrefois les nazis, aujourd’hui les immigrés. Est-ce qu’il ne faut pas demander d’arrêter ?

Cohn-Bendit Oui. Mais il faut aussi demander d’arrêter ce qui se passe au Proche-Orient. Ou plutôt il y a un rapport. Voyez-vous le problème est là : les décisions que nous devons prendre en tant que société,  qu’Etat allemand, qu’Etat français, sont celles d’une présence internationale à Gaza. Si finalement nous ne regardons pas de façon décidée vers l’avant en demandant ce qui peut se passer entre Israël et Gaza, comment on peut pacifier, alors il faut une présence internationale de l’ONU qui sépare les deux, qui garantisse la sécurité d’Israël, et qui rende à nouveau possible une vie humaine à Gaza. Ce sont là des décisions que nous devrions discuter. C’est terrible. Bien sûr, en tant que Juif je suis touché lorsque je vois tout cela. Mais je trouve que l’on fait ici comme si on était en 1938. Or il y a d’autres causes. Et les Musulmans  – il y a en Islam, ou dans une partie de l’Islam un antisémitisme latent. C’est vrai aussi. Mais comme je l’ai dit nous en avons fini avec cela. Ne faisons pas comme si. Nous jouons à présent à la terreur de la terreur, et selon moi ce n’est pas d’actualité et n’est pas ce dont nous devrions discuter.

Heuer Pourtant, monsieur Cohn-Bendit, le ton de ces manifestations, par rapport à ce qu’il était  a quand même changé de manière remarquable.

Cohn-Bendit Le ton a aussi changé à Gaza. Plus de 700 morts.

Heuer C’est la faute d’Israël ?

Cohn-Bendit Non. Prenez ce que dit Netanyaou. : Netanyaou dit que nos fusées protègent les hommes tandis que celles du Hamas veulent les tuer. C’est exact. Mais ce qu’il ne dit pas c’est que depuis des années la politique d’Israël étrangle les Palestiniens. Il ne les tue pas, mais ils sont étranglés lentement. Ils n’ont aucun avenir. Il faut que nous intégrions cet élément dans la discussion. Il faut regarder l’ensemble de la région si l’on ne veut pas voir se perpétuer de tels conflits, il faut avoir la force – ici je parle en tant qu’homme politique européen – d’intervenir de façon internationale, de façon pacifiante, et non de constamment exciter. Bien sûr c’est terrible. Bien sûr, l’antisémitisme, bien sûr le racisme sont terribles. Il y a diverses formes de racisme, l’antisémitisme est une forme de racisme, oui, et il nous faut le combattre.

Heuer Mais comment ?

Cohn-Bendit Bon, je l’ai dit, il nous faut le combattre. Nous avons un Etat de droit. Cet Etat de droit est en situation d’intervenir et interviendra, et c’est bien ainsi. Vous savez lorsque l’atmosphère est celle-ci il faut : A) arrêter tout cela, c’est ça l’Etat de droit, avec ses armes, des armes conformes à l’Etat de droit. Et deuxièmement il faut se demander pourquoi les immigrés sont dans une telle émotion, pourquoi ils se sentent exclus dans notre société et s’identifient alors avec des choses terribles, il faut discuter de ça. Autrement dit  agir simplement et clairement en conformité avec l’Etat de droit, et réfléchir aux causes, aux raisons, internationales et nationales en France. Vous savez à Sarcelles, il n’y a pas que des Juifs, il y a toutes sortes de gens. Qu’est-ce que vous avez dit au début ?

Heuer J’ai dit : des endroits où vivent avant tout des Juifs.

Cohn-Bendit Il n’y a pas de tels endroits à Paris. Excusez-moi. Il y a des synagogues. Une synagogue a été attaquée. Mais autour de la synagogue n’habitent pas que des Juifs. Non, dans ces quartiers, ou cette ville de Sarcelles, ou d’autres quartiers au nord de Paris, à Barbès où là aussi il s’est passé quelque chose, il y a une population mélangée. Mais cela explose. Il y a des émotions qui sont terribles, affreuses. Qu’il faut lorsqu’elles explosent combattre avec les moyens de l’Etat de droit. Mais ensuite il faut se demander ce qui se cache là-derrière, comment de telles émotions surgissent, et pourquoi nous avons échoué, pourquoi nous avons échoué en France. Ce ne sont du reste pas des immigrés, ce sont des Français dont les parents ou grands-parents sont venus du Maroc, d’Algérie ou de Tunisie. Mais pourquoi se sentent-ils encore exclus de la société française ? Qu’est-ce qui ne va pas dans cette société ? Pourquoi n’ont-ils pas de perspectives de vie ? Il faut tenir ces deux questions en même temps.

Et si on prend Gaza, si on prend le Proche-Orient, alors c’est terrible. Regardez. Il faut alors parler avec les représentants de ce mouvement. Vous n’êtes pas descendus dans la rue pour les massacres en Syrie, vous n’êtes pas descendus dans la rue quand des fondamentalistes musulmans organisent des massacres au Nigeria – vous voulez en parler plus tard – ou encore sur ce qui se passe aujourd’hui en Irak. Mais il faut aussi regarder ce que la communauté internationale et l’union européenne doivent faire et peuvent faire, pour résoudre un peu les choses là-bas. On ne peut pas se contenter de reprendre toujours le problème racisme et antisémitisme. Bien sûr nous les combattons. Bien sûr c’est terrible. Mais le reste aussi est terrible.

Heuer Monsieur Cohn-Bendit,vous avez mentionné l’instrument de l’Etat de droit. A Berlin on a scandé les injures les pires contre les Juifs. Unter der Linden un couple de Juifs a été pourchassé par des racailles. La police voit cela et reste plus ou moins impuissante. Qu’est-ce qu’on peut faire alors ?

Cohn-Bendit Oui, qu’est-ce qu’on peut faire au foot, entre Francfort et Offenbach, lorsque les supporters d’Offenbach disent : nous allons installer une conduite de gaz qui ira directement d’ici à Auschwitz. Sur les stades vous voyez tout le temps ça.

Heuer C’est vrai, mais ce n’est pas mieux pour autant.

Cohn-Bendit Non, mais on n’en arrive pas à l’idée que la police s’interpose. C’est ça que je veux dire : bien sûr ce sont des injures terribles. Bien sûr que c’est horrible. Mais j’ai trouvé que la police à Berlin a été mesurée. Je l’ai trouvée mesurée. Il faut discuter de cela ouvertement. Si vous demandez que dans une manifestation la police charge, alors vous en rajoutez, du bien pire. Il faut distinguer les choses. D’une part il faut montrer et rendre claire que les injures antisémites sont impossibles. En même temps une police doit être mesurée, afin de ne pas faire empirer les choses. Vous ne pouvez pas vouloir simplement que quand des choses comme ça sont hurlées par des milliers de gens la police charge. Vous rendriez les choses encore pires.

Traduction Alain David

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