Péguy

Le 5 septembre 1914, près de Villeroy, à l’âge de 41 ans, le lieutenant Charles Péguy disparaît au feu,  tué  d’une balle en pleine tête. La commémoration de 1914 est peut-être l’occasion de dire en quel sens ce qui prit très vite l’allure d’une œuvre prophétique doit continuer à nous instruire.

Péguy, effectivement, s’est voulu prophète : par la parole, une parole appliquée à transcrire le tremblement de l’histoire  – les siècles des siècles d’une histoire à la Michelet, fécondée à tout instant par cette littérature apprise sur les bancs des écoles de la  Troisième qui naissait, c’est-à-dire qui vivait sa « réforme intellectuelle et morale » : « la République, notre royaume de France ! » Prophète, donc, au sens de la Poésie, au sens de l’Histoire, au sens de la Littérature, prophète de par sa phrase vertigineuse, où chaque mot en charge de la totalité du passé, par une modification infime  module dans un tournoiement infini les chances de l’imprévisible qui vient. Prophète surtout – et c’est ce que je voudrais maintenant m’employer à dire – au sens littéral de la prophétie juive. Car c’est peut-être l’Affaire Dreyfus – l’Affaire – qui révèle Péguy à lui-même. En témoigne, en 1907, Notre jeunesse.

Un leit-motiv dans cet incroyable livre : « Tout commence en mystique et finit en politique ». La « mystique », c’est donc le contraire de la politique. La politique est la gestion du possible, l’organisation du présent orienté sur un avenir maîtrisable, et surtout cette habileté à ignorer ce qui de la vie n’est pas le possible. Ulysse se faisant attacher au mât de son navire  est  le héros de la politique, trichant avec le chant abyssal des sirènes. La mystique en est l’exact contraire. Pourtant, en l’occurrence Péguy découvre que la mystique ne relève pas d’un mythe grec mais est apportée à la République par le judaïsme. « Les Juifs écrira-t-il plus tard, lisent depuis toujours, les Protestants lisent depuis Calvin, les Catholiques depuis Jules Ferry ». C’est un mot, mais ce n’est pas qu’un mot : d’abord, Ferry, ce n’est pas si mal, et d’autre part Péguy lit, et apprend à lire en un lieu qui est le cœur battant de la République (la « République des lettres »), un lieu où en 1898 il découvre avec Lucien Herr, le bibliothécaire de l’Ecole normale supérieure, l’Affaire dans ce qu’elle a d’impérieux. Mais c’est Bernard-Lazare, le prophète juif, dit-il, qui lui a donné à entendre l’inouï : comment la  troisième République a pu s’entrelacer avec  ce qui était à lire « depuis toujours » – la prophétie d’Israël – et devenir – l’antisémitisme dans ses outrances d’alors l’avait soupçonné – la République juive.

Où en sommes-nous à cet égard ? Disons, rapidement, sobrement, qu’il n’y a plus aujourd’hui d’Affaire. Comme l’aurait formulé Péguy la politique a pris le pas sur la mystique – la politique républicaine sur la mystique républicaine, la politique juive sur la mystique juive. En français vernaculaire d’aujourd’hui, nous sommes à l’époque de la mondialisation. Non que l’Europe, sur le motif précis du Judaïsme n’ait rencontré, en une tragédie absolue, de nouveau sa mystique : mais celle-ci ne s’aperçoit plus que sur le mode de la dénégation et du ressentiment – les caractéristiques de l’antisémitisme qui vient. La mondialisation nous plonge comme jamais dans le régime de ce qui fut pour Péguy la chute dans le politique. Puisse l’occasion, offerte par la commémoration, de relire sa prophétie, donner accès à l’étincelle de ce qui fut pour lui la mystique.

 

Petites colonnes :

Mona Ozouf Jules Ferry. La liberté et la tradition. Gallimard 2014. Mona Ozouf, grande historienne de la République (la première et la troisième), qui n’hésite pas à croiser son travail d’historienne avec ce que lui apporte la lecture de la littérature, s’emploie dans ce livre à réhabiliter celui qui fut l’un des hommes les plus détestés de la vie politique française – dont elle montre cependant à quel point il sut installer la troisième République dans ce qui était pour cette dernière le plus improbable, la durée.

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