Sionisme- antisionisme : contribution pour le BE

Le sujet est tellement sensible pour nous et difficile qu’il me semble bon, avant toute autre considération, de préciser le contexte personnel (le « lieu d’où je parle ») qui entoure et dans une certaine mesure intervient dans les considérations que je vais exposer. D’une part je suis, comme la plupart d’entre nous (je veux dire les adhérents de la Licra) attaché à l’existence d’Israël (j’ai un souvenir très vif, presque charnel, par exemple de mes craintes et de mes enthousiasmes en 67 pendant la guerre des six jours, en 73 pendant celle du Kippour). D’autre part la situation particulière de la section de Dijon (une cinquantaine d’adhérents de culture musulmane en 2013) m’a conduit à affronter un impératif :  comment parler à des adhérents, dont la volonté de lutter contre le racisme et l’antisémitisme ne fait aucun doute (nos « fondamentaux »), et qui cependant n’ont pas les mêmes évidences, la même sensibilité ni la même histoire culturelle que moi ; dans une section traditionnelle de la Licra la sympathie pour Israël allait de soi, aujourd’hui la sympathie pour la Palestine est  un paramètre avec lequel la section doit compter. Il s’agit donc de faire en sorte que cette situation nouvelle n’affecte en rien la volonté de lutter contre l’antisémitisme, d’une part, et n’amoindrisse en rien la détermination des adhérents traditionnels à lutter contre le racisme d’autre part (n’a-t-on d’ailleurs pas vu à la Licra des situations où le conflit israélo-palestiniens a conduit certains adhérents, déroutés, à adopter des postures nettement anti-musulmanes, voire à afficher des sympathies pour le Front national ?).

La position adoptée par la section est alors la suivante : d’une part ne pas intervenir quant aux analyses politiques de la situation au Proche-Orient. D’autre part considérer que le minimum, pour une association comme la nôtre, est de ne pas faire bon marché de la souffrance de l’Autre, de l’injustice qu’il subit. Imaginons-nous à sa place. Faisons preuve d’empathie.  La souffrance des Israéliens existe. La souffrance des Palestiniens existe également, quoi qu’il en soit des responsabilités politiques multiples et complexes qui entraînent cette souffrance. En cela nous ne pouvons et n’avons pu que souhaiter un arrêt de la guerre.Cette position purement humanitaire ne peut faire ignorer les résonances du conflit, la question du rapport à Israël, en France et dans le monde. D’une part les manifestations en faveur des Palestiniens sont compréhensibles, quoi que l’on pense des paramètres politiques qui les entourent. D’autre part on ne peut ignorer – la Licra comme telle ne peut ignorer – que ces manifestations sont surinvesties par des sentiments troubles, que les motivations humanitaires affichées s’accompagnent d’autres motivations qu’il faut interroger. De façon évidente et récurrente il y a dans bien des manifestations des dérapages antisémites, lesquels invalident le sens de ces manifestations et les déshonorent. Mais même en l’absence de tels dérapages, même quand défilent à la tête des manifestants des figures éminentes qu’on ne saurait taxer ni soupçonner d’antisémitisme, le fait que le problème israélo-palestinien, ou plutôt le fait qu’Israël (les manifestations davantage que pro-palestiniennes sont anti-israéliennes) devienne le centre géo-politique du malheur des hommes, rend ces manifestations pour un militant de la Licra (sans aucun besoin de considérer ses éventuelles appartenances) problématiques. Une telle exclusivité de la compassion déborde de toute évidence le cadre géo-politique auquel elle prétend se cantonner et pose les plus graves questions. Elle suggère que des gens qui ne sont pas antisémites et qu’il serait contreproductif de renvoyer sempiternellement à leur antisémitisme, ne sont pas cependant étrangers à l’antisémitisme. Maurice Blanchot adressait en 1969 à Levinas cette formule extraordinairement lucide : « l’absence d’antisémitisme ne suffit nullement». Elle suggère que nous affrontons un « nouvel antisémitisme » au sens que le travail de Jean-Claude Milner s’emploie à penser, un antisémitisme procédant comme il dit de la disparition du « nom juif » (résiduel sous forme de traditions, de culture, de religion, mais disparu dans sa valeur de question) et donc corrélativement de la disparition du rapport à ce nom, fût-ce la disparition de l’antisémitisme en rapport avec ce nom – mais cette disparition ne doit pas réjouir, elle est précisément l’expression du ressentiment le plus violent.Comment répondre ? Quelle réponse par exemple la Licra doit-elle réserver aux manifestations ? Faut-il les décrédibiliser en criant à l’antisémitisme ? J’essaie de suggérer que ce serait consentir à une posture à laquelle on essaie justement de nous renvoyer : l’antisémitisme prétend-on n’est que l’invention des obsédés de l’antisémitisme (comme le sociologue Paul Yonnet en son temps avait prétendu que le racisme est celui des anti-racistes – assertion qu’a tendance aujourd’hui et malheureusement à reprendre Finkielkraut).

La matinée de dimanche au Havre a pourtant illustré une tout autre attitude et nous a ouvert me semble-t-il une voie. Les manifestants qui s’étaient présentés avec des mots d’ordre radicaux (« Gaza », « BHL assassin » etc) auraient pu simplement être rejetés comme antisémites, en raison même de leur hostilité revendiquée à Israël. Or ils ont été accueillis. Ils ont ainsi dû en rabattre, et à leur tour, devenant notre meilleur public, admettre la pertinence de nos engagements, eux qui étaient tout prêts à nous ranger dans la catégorie des américano-impérialisto-judéo-sionisto-fascistes.Au-delà d’une position tactique dont je ne peux qu’admirer le caractère judicieux, qui a été le fait d’Alain Jakubowicz, il faut se demander jusqu’où va notre désaccord ou notre accord avec eux. Que peut-on accorder sans trahir nos fondamentaux ? Que doit-on refuser ? Autrement dit le refus d’Israël relève-t-il de l’antisémitisme ? J’ai fait la part il y a un instant de ce qui ressortit selon moi (je me suis référé à Blanchot et Milner pour le dire) d’un « nouvel antisémitisme » – un antisémitisme « des gens qui ne sont pas antisémites », et qui est aujourd’hui, dans le contexte de la mondialisation, massif. Cette part étant faite (mais elle mérite à mon avis un travail spécifique considérable) j’ai lors du dernier bureau soutenu, de manière un peu isolée, que la délégitimation d’Israël était, même si on n’en partage pas les termes (et j’ai commencé cet exposé en disant que je ne les partageais pas, pour beaucoup de raisons) me semble acceptable, et en tout cas ne pas obligatoirement relever de l’antisémitisme. Je voudrais pour finir aligner quelques arguments : d’une part il y a des Juifs (je ne pense pas immédiatement à ceux de l’UJFP – mais pourquoi pas ? – mais par exemple à ceux de Mea Shearim) qui refusent l’Etat, et que si l’on peut soutenir que le Selbsthass est une variante de l’antisémitisme, on ne peut en dire autant d’un sentiment qui s’affiche comme religieux, quand bien même on le renverrait à un folklore un peu fou. D’autre part surtout le rapport à l’Etat, aux états en général, a changé. Nous ne sommes plus au XIXème siècle, dans le contexte où après 1848 les Etats-Nations sont devenus le lieu privilégié de l’accomplissement des aspirations des peuples à la liberté. Dans un tel contexte, où les Nations sont sacralisées (déjà la Révolution française, le « vive la Nation » de Kellermann à Valmy) naissent également le racisme et l’antisémitisme modernes (c’est Fichte, le disciple de Kant, le plus grand penseur allemand de la liberté en 1795, qui écrit, au lendemain de la défaite de Iéna, les Discours à la nation allemande, et qui met en vogue – et cette vogue va s’étendre à travers tout le XIXème siècle jusqu’au nazisme – le mot « völkisch », aujourd’hui disparu du vocabulaire allemand, et que les dictionnaires d’époque traduisaient simplement par « raciste »). Parallèlement le sionisme offrit aux Juifs la perspective d’une émancipation et d’une libération de l’antisémitisme par la construction de leur propre état : der Judenstaat, et Altneuland, de Herzl  – même si dès cette époque des sentiments inverses, déjà toutes les objections faites au sionisme, se sont également fait jour. Et comme chacun le sait la Shoah donnera après coup, tragiquement, un supplément de légitimité à l’idée sioniste (Georges Bensoussan tient cependant à bien marquer que la naissance d’Israël, le principe du sionisme, ne doivent rien à la Shoah).

Aujourd’hui les choses ont changé, doublement : nous ne sommes définitivement plus   à l’époque des Etats-Nations. Nous sommes, pour le meilleur ou pour le pire, à l’ère de la mondialisation. Les souverainetés nationales apparaissent de plus en plus comme des héritages (la phrase de Mitterrand par exemple « la France est mon héritage, l’Europe est mon avenir »), héritages que l’on peut persister à mettre en avant, mais ces attachements apparaissent souvent comme des nostalgies respectables, parfois attendrissantes seulement, parfois dangereuses, mêlées à des relents racistes et antisémites. Il faut en prendre acte : l’Etat est encore une instance opératoire, mais l’Etat-Nation est devenu une référence incantatoire, et les partis souverainistes, en France par exemple, prennent l’allure d’instances réactives et passéistes, voire pire.

N’en va-t-il pas de même pour l’Etat d’Israël ? Quant à lui, on accepte volontiers la critique de la politique du gouvernement israélien à condition d’ajouter que le principe de la légitimité de l’Etat est intangible. Pourtant le principe de l’Etat est-il séparable du concret, de son incarnation dans une politique donnée, ou dans un ensemble de politiques données ? Beaucoup de ceux qui ont émis des doutes ou des réserves sur la légitimité de l’Etat, qui ont contesté le caractère inconditionnel accordé à cette légitimité (certains étaient des personnalités éminentes, pas nécessairement « de gauche ») ont mis en avant le caractère inéluctable de décisions politiques violentes et injustes lesquelles seraient fatales dans le contexte et les conditions de la réalité israélienne. Je ne mentionnerai que quelques lignes  de Raymond Aron : « la naissance de l’Etat d’Israël en 1948 ne souleva en moi aucune émotion. Je comprenais l’aspiration de certains Juifs à créer un Etat dans lequel ils ne constitueraient pas une minorité toujours menacée ; mais sans avoir une connaissance particulière du Proche-Orient, je pressentis la suite inévitable : une guerre prolongée entre les Juifs, devenus Israéliens, et le milieu musulman. Quand, au cours de mon premier séjour en Israël, je vis, dans un bureau militaire, la série des cartes du royaume d’Israël, depuis David jusqu’à ce jour (1956) je ne fus pas gagné. Au contraire. Je me souviens des cartes en bas-relief du royaume italien que Mussolini avait fait construire sur le Forum de Rome, au cours des années 1930 ; la suite historique, de David à Ben Gourion et de Trajan à Mussolini me rappela un thème banal : la puissance des mythes dans l’histoire. Israël appartient à la postérité d’Abraham dans l’imagination des croyants – étranges croyants qui ne croient pas toujours à Dieu mais croient à la Bible, ou au peuple juif, ou à la vocation d’Israël. » (Mémoires p. 500). Et un peu plus loin : « je me refuse à me joindre à ceux, trop nombreux, qui accablent de leurs injures ou de leur mépris un intellectuel juif, tel Maxime Rodinson, qui prend parti dans le conflit israélo-arabe contre Israël. Le droit des Israéliens sur la Palestine, seuls les Juifs orthodoxes l’affirment avec intransigeance (…) Le fait est que les Israéliens ont reconquis une terre où vécurent toujours des Juifs, mais où vivaient au lendemain de la première guerre mondiale plus d’Arabes que de Juifs. Un observateur qui se veut impartial, juif ou non, peut plaider le dossier arabe. » (p. 502) Ceux-là, tels Raymond Aron (qui affirme cependant par ailleurs son attachement à Israël) considèrent que l’Etat comme tel, dans son principe même, n’est pas en mesure d’incarner l’utopie du judaïsme, et n’a pas à le faire : utopie qui serait pourtant sa légitimité ultime. Du reste les utopies qu’Israël en son commencement a fait miroiter – celle de la Nation incarnant le Judaïsme, façon Rav Kook, ou celle du socialisme, façon kibboutz, voire celle de la Nouvelle Frontière pour l’Humanité, les nouveaux pionniers défrichant le désert après la fin du monde que fut l’extermination – tout cela n’a plus cours, Israël mène aujourd’hui une puissante Realpolitik, où les bons sentiments n’ont pas de place.

Pour conclure, je dirai que nous ne pouvons ignorer le surinvestissement sur Israël, le lien évident entre Israël et le fait juif, et plus précisément entre Israël et le phénomène de l’antisémitisme – du nouvel antisémitisme. En réservant le débat quant à ce nouvel antisémitisme (ou quant à la pertinence de la formule) j’avancerai qu’il serait erroné de sacraliser à notre tour et de nous installer ainsi dans la même épure que ceux, que ce, que nous cherchons à combattre, et qui donne prise à ce nouvel antisémitisme. Quoi qu’il en soit de la sympathie naturelle des Juifs (ou des non-Juifs) pour l’Etat d’Israël les conditions de sa naissance, lesquelles suscitent pour beaucoup des nostalgies et une émotion compréhensibles, n’ont plus cours. La contestation d’Israël, qui peut sans scandale aller jusqu’à la contestation de l’Etat, est, parmi toutes les thèses, admissible, notre devoir de vigilance devant être que la protestation soit l’expression d’une vraie générosité et non d’un ressentiment, n’atténue pas notre mobilisation contre l’antisémitisme mais en signifie l’expression renouvelée et renforcée.

Appendice : la campagne BDS

Voici un texte d’appel de BDS :

La campagne BDS (Boycott Désinvestissement Sanctions) a été lancée par la société civile palestinienne en 2005, suite à des dizaines d’années de lutte contre Israël et sa politique d’apartheid. Les Palestiniens font appel aux citoyens de conscience du monde, afin que prenne fin le plus long conflit de l’histoire récente, en leur demandant de boycotter tous les produits israéliens, mais aussi de pratiquer un boycott sportif, culturel et universitaire.

Ils nous demandent également de faire pression sur les entreprises étrangères, notamment européennes, afin qu’elles arrêtent leur collaboration avec cet Etat criminel.

Enfin, ils nous demandent de faire appliquer par nos Etats les sanctions qui auraient dû être appliquées depuis des dizaines d’années devant ce déni de droit intolérable. Il apparaît aujourd’hui que, loin des grands débats théoriques, la campagne BDS est une arme efficace pour faire plier Israël, d’autant que nous ne pouvons rien attendre de l’ONU ou de ce qu’il est convenu d’appeler « la communauté internationale ».

 

La campagne BDS est un cas extrême de l’entreprise de délégitimation d’Israël. Faut-il en accepter les termes ? De toute évidence elle fait d’Israël le centre privilégié du mal politique dans le monde. Dans les termes de l’appel il s’agit de boycotter non seulement tous les produits israéliens (et l’on ne fait pas mine de distinguer entre ceux qui sont fabriqués dans les colonies et les autres) mais il s’agit de « pratiquer un  boycott sportif, culturel et universitaire ».

Je suis donc frappé par la haine qui émane de ce texte : il ne s’agit pas seulement de faire pression, de faire céder l’Etat sur tel ou tel point, sur les colonies, mais de le désigner parmi tous à l’abjection, d’en faire un paria ou le paria des nations. L’élément qui me semble le plus significatif à cet égard est la précision concernant le boycott sportif, culturel et universitaire : délégitimer la culture est la définition même de la barbarie, et s’il est au contraire un espoir c’est dans la culture et les échanges culturels qu’il faut le placer.

Ceci étant toutes les formes du boycott n’ont pas cette radicalité haineuse. Je voudrais citer sur ce point Mahmoud Abbas en 2013 : « les Palestiniens ne soutiennent pas le boycott d’Israël » mais demandent « celui des produits des colonies », les estimant « dans son territoire et illégales » et ajoutant « nous ne demandons à personne de boycotter Israël ».

Quelle attitude avoir ? J’en reste aux développements précédents : le caractère exclusif et haineux que peut revêtir la posture du boycott est à proscrire (on peut rappeler qu’au départ, c’est-à-dire dès la création d’Israël, la Ligue arabe (créée en 1945) appelle (le 2 décembre 1945) au boycott des marchandises, qualifiées indistinctement de sionistes ou de juives : ici la dimension antisémite était claire.

Faut-il alors accepter le boycott dans certains cas, et le refuser dans d’autres, accepter le boycott pour les territoires, le refuser quand il s’agit de « l’entité sioniste » ? Dans l’idéal oui. En pratique c’est difficile. D’autant que l’arme du boycott est moins efficace que symbolique, dans la mesure où elle permet d’afficher un rejet et une mise au pilori qui excèdent de loin l’effet matériel qu’on en attend.

Comment alors refuser le boycott ? Le poursuivre ? Oui si dans son expression il traduit clairement la haine – comme dans l’appel de BDS, comme dans la pratique du rejet de toutes les productions de l’esprit. Non dans d’autres cas, mais alors mettre les boycotteurs en face de la difficulté de principe qui est la leur : ne vouloir que le boycott des produits israéliens, à l’exclusion de tous ceux des pays qui par ailleurs pratiquent le génocide, le crime contre l’humanité, l’oppression des femmes, des homosexuels, l’emprisonnement et le meurtre des opposants politiques, le musellement de l’opposition et de la presse etc.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :