Cérémonie commémorative à Dieulefit en mémoire du génocide des Tutsis.

          Le samedi 29 juin 2013 a eu lieu à Dieulefit, sur la place Marguerite Soubeyran et Catherine Krafft, la dépose de deux plaques commémoratives, l’une en l’honneur de Jean Carbonare, personnalité d’exception qui jusqu’à sa mort en 2009 s’était retiré à Dieulefit, et  qui, comme président de l’association Survie avait annoncé, avec des larmes dans la voix, le 24 janvier 1993 au journal de 20h d’Antenne 2, devant Bruno Masure éberlué (l’émission est disponible sur internet) le génocide des Tutsi qui se produisit 15 mois plus tard : « … on a parlé de purification ethnique, de génocide, de crime contre l’humanité…Notre pays qui soutient militairement et financièrement ce système a une responsabilité…Notre pays peut, s’il le veut, peser sur cette situation… » ; l’autre plaque, en commémoration du génocide.

          Dieulefit, petite ville (3000 habitants) de la Drome, est la deuxième ville après Cluny à procéder à cette dépose de plaque, contribuant ainsi à la reconnaissance (affective et pas seulement formelle)  du génocide par notre pays.

Il faut ajouter que Dieulefit, haut-lieu du protestantisme français, occupe en l’occurrence une place spéciale dans cette reconnaissance : pendant la guerre en effet Dieulefit fut un lieu de sauvetage (comme le Chambon-sur-Lignon) d’enfants juifs, préservés par l’action de deux femmes, Marguerite Soubeyran et Catherine Krafft fondatrices de l’école de Beauvallon, de la barbarie nazie. Enfants sauvés avec la complicité de toute la population de Dieulefit où tout le monde savait et où pas une dénonciation n’eut lieu (je signale le cas de Jeanne Barnier, secrétaire de mairie, fabriquant à tour de bras des faux papiers, et, pour notre fierté, la présence à Dieulefit du pasteur Philippe Debû, frère de Jacques Debû-Bridel, membre éminent de la Licra, et dont la prédication intrépide « effraie les prudes et les timorés »).

Etaient présents avec Mme la maire Christine Priotto, avec Jean-François Dupaquier, journaliste, l’un des meilleurs connaisseurs de la politique africaine en général et du Rwanda en particulier (et pour notre chance partie prenante de l’organisation du numéro spécial à venir des Temps modernes), avec également Mme Marguerite Carbonare, épouse de Jean Carbonare, et le Dr Catherine Truc, présidente de l’association Intore za Dieulefit, organisatrice de l’événement, avec Marcel Kabanda, historien et président d’Ibuka (souviens-toi) France, avec la cinquantaine de Rwandais, venus pour l’occasion d’un peu partout (de France, de Suisse, du Rwanda) dont le Dr Ezechias Rawbuhihi, ancien ministre de la santé, Bernard Kayumba, maire du district de Karangi, ville partenaire de Dieulefit, Jacques Kabalé, ambassadeur du Rwanda à Paris.

Représentant Alain Jakubowicz,

j’eus l’honneur de la dernière prise de parole, dont je donne ici l’essentiel.


 

Mesdames et Messieurs,

Nous venons de vivre un moment exceptionnel, celui de témoignages, pudiques, et néanmoins presque insoutenables par ce qu’ils disent et par ce qu’ils laissent pressentir. Ce moment est de haute vérité, celui sans doute  de la plus haute vérité, à quoi il n’est rien à ajouter.

N’ayant pas prévu de parler en ce moment, après ce moment,  le dernier à parler, comme pour prononcer une impossible conclusion, je me risquerai pourtant, depuis le lieu où je suis, à prendre une parole qui a pour seule excuse de ne pas être simplement la mienne, se voulant,  au nom du président Alain Jakubowicz,  le message de sympathie et de soutien de la Licra.

        Depuis le lieu où je suis : je veux dire un lieu de banalité, ou comme c’est devenu à la mode de dire en France, depuis un an, un lieu de normalité. Nous avons un président normal, nous sommes, en France, des hommes normaux.

David Rousset, ce personnage d’exception, avait pu écrire en 1948, dans Les jours de notre mort, que « l’homme normal ne sait pas que tout est possible ».

Tout est possible : autrement dit l’impossible est possible, ce qui signifie que l’impossible est, d’une façon incompréhensible mais certaine, la condition – condition donc impossible et possible tout à la fois –  d’existence de la vie quotidienne.

Au fond des problèmes quotidiens de la mairie de Dieulefit, réels et inextricables (mais de loin, comme en convenait tout à l’heure Mme la Maire, pas aussi complexes ou inextricables  que ceux de la mairie du district de Karangi) au fond du quotidien de la France, de même que, quoi qu’il en soit désormais, au fond du quotidien de la République du Rwanda – un quotidien où, comme le disait encore Jean Carbonare, il s’agit de « gérer la violence » – la tâche générale de la politique –  il y a ce non dit et ce non dicible du génocide.

         Voilà donc le sens des paroles que je voudrais maintenant me risquer à prononcer, après les moments extraordinairement forts que nous venons de vivre : vous confirmer que depuis le quotidien partagé qui définit au jour le jour les relations entre les états, et les relations entre les hommes,  la Licra se sent partie prenante de l’infinie culpabilité  de l’humanité envers le Rwanda, et que cette culpabilité donne son sens à l’expression trop galvaudée de devoir de mémoire : un devoir de mémoire qui nous lie à jamais au Rwanda.

Un devoir de mémoire pour lequel ce n’est pas l’histoire seulement, ce n’est pas le droit seulement, qui sont sollicitables, mais la volonté tendue de notre humanité vers ce qui fait encore de nous, en notre époque si dangereuse, des êtres humains.

Ayant à vous transmettre, à vous Rwandais, le message de la Licra, j’ai pensé, je ne sais pourquoi, à Chateaubriand – peut-être à cause de la beauté de la langue, peut-être parce que pour se mettre à hauteur de l’événement auquel nous avons à nous rapporter, il faut ce qu’il y a de plus beau dans la langue.

Chateaubriand lançait, en 1807, cette diatribe contre Napoléon :

« Lorsque dans le silence de l’abjection on n’entend plus retentir que la chaîne de l’esclave et la voix du délateur, lorsque tout tremble devant le tyran, et qu’il est aussi dangereux d’encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l’historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C’est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l’empire ; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l’intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. »

Ces lignes éblouissantes furent écrites en 1807, voici deux siècles. Elles font de l’historien le témoin par excellence, le témoin de ce qu’il n’a pas vu, puisque ceux qui ont vu n’ont pas pu parler, et ne sont plus là pour parler.

C’était il y a deux siècles.

Mais ces deux siècles, justement, nous ont appris quelque chose qu’ignorait Chateaubriand. Oui, l’historien parle pour les peuples, oui, l’historien est en charge de la mémoire. Mais cette mémoire elle-même, il faut la solliciter.

Car il est désormais des crimes dont le caractère le plus effroyable est qu’ils sont si complets, si absolus, si parfaits, qu’ils échappent au seul savoir, qu’ils s’accompagnent d’un mouvement qui leur est co-substantiel, et qui est celui de leur dénégation. Depuis qu’à Nuremberg on a nommé les génocides et les crimes contre l’humanité, une voie a été également ouverte qui est celle du négationnisme.

Voilà pourquoi s’il faut le regard de l’historien, il faut apporter à ce regard un supplément, le supplément d’âme d’une volonté spéciale, d’une attention (l’attention, « prière naturelle de l’âme » comme écrivait, après Malebranche, le plus grand poète de l’extermination, Paul Celan) tendue à l’extrême pour que ne disparaisse pas simplement ce qui ne peut rentrer dans la conscience, pour que la mémoire puisse réaliser le paradoxe de se faire « mémoire de l’immémorial ».

Ce volontarisme s’incarne de mille façons, et d’abord par ce qu’on nomme de ce nom vague qui qualifie cependant cette symbiose ou ce miracle des volontés bonnes, les associations.

Associations comme Survie, dont nous venons d’entendre le représentant, comme Ibuka-France, comme Intore za Dieulefit. Et, je me plais à le dire maintenant, comme la Licra.

         Aujourd’hui a été déposé en ce haut lieu de la mémoire de l’humanité qu’est Dieulefit, où furent protégés tant d’enfants contre le crime suprême, un signe, élément de cette mémoire de l’Impossible, qui ouvre son chemin à l’historien. Aujourd’hui, donc, je le crois, s’accomplit quelque chose du devoir de mémoire.

D’autres gestes suivront, je l’espère, des colloques, des livres, des travaux d’historiens, et la Licra, je l’espère également, jouera son rôle – déjà avec la perspective, en mars 2014, d’un numéro spécial des Temps modernes – la revue de Sartre et de Lanzmann –  et celle d’un colloque en juin.

Et puis encore, avant de terminer, pour ajouter de manière plus personnelle (je m’autorise à le dire ainsi, puisqu’il fut mon maître) comme une parole qui viendrait  illustrer la présence ici de la Licra, un témoignage tout autre, et pourtant, je crois, très semblable en profondeur, aux témoignages ici entendus, cette parole, cette dédicace du  plus grand chef-d’oeuvre de Levinas :

« A la mémoire des êtres les plus proches parmi les six millions d’assassinés par les nationaux-socialistes, à côté des millions et des millions d’humains de toutes confessions et de toutes nations, victimes de la même haine de l’autre homme, du même antisémitisme. »

Du même antisémitisme. Qu’on m’autorise à ne pas commenter. Je voudrais vous dire à nouveau à quel point je me sens honoré, représentant la Licra, de m’être trouvé parmi vous à Dieulefit.

          A la suite de cette cérémonie de Dieulefit, ayant recueilli pour cela l’approbation de Gérard Unger, président de notre commission ainsi que celle d’Alain Jakubowicz, président national de la Licra,  je propose que nous engagions à l’intérieur de la Licra et auprès des sections une action pour  obtenir des maires la pose de plaques commémoratives dans le maximum de communes de France.