Heidegger et l’antisémitisme

A propos des « Cahiers noirs »

La publication, sous la direction du professeur Peter Trawny de Wuppertal,  des trois volumes des Cahiers noirs de Heidegger en mars 2014, confronte le petit monde de la philosophie, mais aussi, j’en formule ici l’hypothèse, le monde extérieur à celle-ci et qui n’a jamais eu à connaître Heidegger, à un problème essentiel. De quoi s’agit-il ? Non seulement des déclarations explicitement antisémites d’un homme qu’on savait avoir sympathisé avec le nazisme, mais également à travers la référence à l’une des plus importantes œuvres philosophiques de tous les temps, d’une interrogation qui touche au plus profond de la société occidentale. 

Que l’œuvre de Heidegger soit l’une des plus importantes de la philosophie occidentale par rapport à quoi elle représente une sorte de couronnement, d’autres bien plus autorisés que moi l’ont soutenu, Sartre, Derrida,  mais encore Hannah Arendt, Hans Jonas, Herbert Marcuse…, pour ne citer que quelques-uns parmi les plus considérables de ses élèves juifs, dont aucun n’aurait sans lui écrit son œuvre. Dès lors que faire de Heidegger ?

Tout rejeter serait simplement nier l’évidence du génie. Faut-il plutôt distinguer alors le génie du penseur et la médiocrité humaine de l’homme ? C’est effectivement la voie choisie par beaucoup de ceux qui ont lu et admiré Heidegger. Cette voie est-elle tenable ? Je ne le crois pas. Elle priverait de ce qui est le plus intéressant, le plus dangereusement intéressant dans l’aventure pitoyable.

Pitoyable est certes le mot, si on s’astreint à lire les 1200 pages de ces Cahiers noirs : on y voit Ubu, les gesticulations sans grandeur d’un petit homme qui bombe le torse et gonfle les mots de sa pensée jusqu’à leur conférer l’enflure du langage ambiant, Heidegger ayant imaginé dans le nazisme une sorte ne sorte de mise à l’épreuve de ses intuitions, l’annonce de la fin d’un monde devenu à ses yeux intenables (en 1935 dans un séminaire, il parlera de « la grandeur et de la vérité interne de ce mouvement »). Ridicule donc ! Pourtant croise-t-on l’antisémitisme ? Oui, on le croise : d’une manière déroutante, quelques phrases, qui (c’est le plus intrigant) ne cadrent pas avec l’enthousiasme nazi des Cahiers. Alors que tout aurait pu amener Heidegger à l’hystérie antisémite qui baigne la société allemande des années 30, on ne trouve (et seulement dans le volume 3) que quelques expressions hostiles aux Juifs, d’une hostilité d’ailleurs presque anodine, les Juifs étant pour lui, tout comme d’autres (les Chrétiens, les Américains, les Britanniques, Descartes, Husserl…) les exemples d’une situation générale de décadence de la civilisation (qualifiée par un mot intraduisible la « Machenschaft », anticipant la mondialisation d’aujourd’hui. Il me semble qu’il faille être attentif à cela : l’antisémitisme de Heidegger n’a pas la dimension paroxystique de celui du nazisme, il est l’antisémitisme répandu dans tous les milieux de la société du XIXème siècle. Qu’on me comprenne : je ne veux surtout pas dédouaner Heidegger mais reconnaître ce qui me semble chez lui bien plus inquiétant que n’aurait été un antisémitisme forcené avec lequel aujourd’hui nous serions quittes. La vérité troublante ici est que la pensée de Heidegger n’a jamais su quoi faire ni du judaïsme ni de l’antisémitisme, et, après coup, de l’extermination. On cite de lui une phrase (la seule sans doute) datant de 1949, où, conformément à sa condamnation de la mondialisation, il identifie dans l’extermination un effet de celle-ci, « la fabrication des cadavres dans les camps » étant alors du même ordre que le traitement du vivant par l’agriculture industrielle : l’homme y est déshumanisé,  privé de ce qui est son propre, le rapport à sa mort. Cette analyse, a-t-on souvent noté, est scandaleusement insuffisante. Mais justement cette insuffisance ne nous confronte-t-elle pas au plus problématique : le non rapport, même sous la forme de l’antisémitisme, même dans une période d’hystérie antisémite, avec le judaïsme, avec la question de l’extermination. Non rapport dont Maurice Blanchot – l’un des penseurs les plus influents d’après-guerre, ami proche de Levinas, dans une lettre à ce dernier où il notait «l’absence d’antisémitisme ne suffit nullement » – avait fait l’hypothèse pour y reconnaître l’essentiellement grave de notre époque. Et en effet cette absence, si elle atteste de la   disparition du « nom juif » (je reprends  ici les termes de Jean-Claude Milner) en tant que question pour l’espace occidental, mais non la disparition du ressentiment attenant à cette question, « ne suffit nullement ». L’émergence actuelle d’un nouvel antisémitisme, lequel se passerait même de la référence aux Juifs et à l’antisémitisme considérés comme des archaïsmes d’un autre âge, mais dont tout montre qu’il persiste à hanter la société mondialisée pour en constituer peut-être la condition secrète, n’illustre-t-il pas dramatiquement aujourd’hui la phrase de Blanchot ?

C’est donc ici en militant de la Licra que je déchiffre dans la conjoncture représentée par la parution des Cahiers noirs, un événement d’un intérêt considérable,  aidant, si j’ose dire avec  Heidegger et contre lui, à formuler un diagnostic sur ce qui nous arrive.

 

 

 

Petites colonnes

Peter Trawny Heidegger et l’antisémitisme Seuil 2014 : Trawny invente la formule remarquable de « seinsgeschichtlicher Antisemitismus », un antisémitisme « historial », interne à la pensée de Heidegger, tout le problème étant de dire à quel point l’antisémitisme est interne à la pensée.

Mon hypothèse, contre Trawny mais en accord avec les analyses de Milner, est que cet antisémitisme touche à la pensée dans la mesure même où il disparaît comme antisémitisme. Pour défendre sa position Trawny me semble contraint de durcir les temres, se référant par exemple au complotisme des Protocoles des sages de Sion, ou encore consentant à la traduction française – impossible – de l’expression Weltjudentum utilisée par Heidegger, par « Juiverie internationale » : Weltjudentum, judaïsme mondial, fait écho au terme de Weltbürgertum, cosmopolitisme, utilisé par l’historien de la phlosophie, Friedrich Meineckse, enseignant à Fribourg (la ville de Heidegger, où il fut le maître de Franz Rosenzweig), dans un livre très en vogue au début du siècle Weltbürgertum und Nationalismus.

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