Le crime contre l’humanité, une liste ?

La notion de crime contre l’humanité, pour des raisons principielles, est équivoque. Il est donc difficile d’en établir une liste incontestable. Mais en même temps, pour ces mêmes raisons, il serait tout aussi difficile de renoncer à cette liste, c’est-à-dire d’abandonner la question, d’ignorer le devoir (j’avancerai dans un instant que ce n’est qu’en fonction de l’hypothèse du crime contre l’humanité que l’expression « devoir de mémoire » trouve un sens) de se demander  devant un événement de l’histoire : qu’en est-il ici du crime contre l’humanité ?

« Pour des raisons principielles » : « crime contre l’humanité » se voudrait une notion juridique.

Du moins elle est de ces notions introduites au sortir de la deuxième guerre mondiale à l’occasion de Nuremberg, en particulier sous l’impulsion de Raphaël Lemkin. Mais alors c’est une étrange notion juridique, extravagante parce qu’imprescriptible, c’est-à-dire ne connaissant ni conditions de lieux, ni conditions de temps, alors qu’une règle de droit, pour être effective et concrète, réclame son inscription hic et nunc, dans le temps et l’espace. En cela-même on ne  peut éviter de se demander si cette notion n’est pas simplement abusive, l’application  du seul droit des vainqueurs.

De fait on ne cesse de devoir constater, depuis la guerre, l’utilisation toujours discutable de cette notion, son application difficile, voire son instrumentalisation au profit d’une cause ou d’une autre. Et là même où on la reconnaît on ne peut souvent en tirer les conséquences du point de vue du droit des gens, l’intervention militaire des nations en fonction de la valeur transgressive du crime contre l’humanité, c’est-à-dire en dépit des limites que voudraient représenter la souveraineté des Etats. Ainsi, alors qu’on s’accorde à reconnaître qu’il y a crime contre l’humanité en Chine, depuis 1949, vis-à-vis du Tibet. Ou en Tchétchénie. Mais personne n’imagine une intervention militaire contre la Russie ou la Chine. En revanche, on intervient militairement contre la Serbie ou la Libye.

Ces équivoques et d’autres rendent la notion suspecte, l’arrachant également à la sphère politique et à la sphère du droit.

Qu’est-ce qui la justifie alors ?

De façon évidente cette tout autre signification de l’humanité, dont on pourrait suivre la trace discrète à travers  l’histoire de la civilisation occidentale, mais qui, à l’époque de la mondialisation – une époque où la civilisation occidentale avec ses valeurs de rationalité, avec les sciences et les techniques qui les incarnent, s’est étendue au monde entier, à toutes les civilisations – est devenue impérieuse : une humanité qui n’est plus définie par ses appartenances (appartenances multiples rendues insignifiantes et folkloriques par la mondialisation, ceci en dépit des formes souvent cruelles et  violentes – mais d’une violence grotesque, ubuesque, parce qu’inséparable de la dimension de folklore – sous lesquelles cette revendication d’appartenance s’exprime).

Quelle est cette « tout autre » signification de l’humanité non définie par l’appartenance ?

Je renvoie à la phrase de Büchner que je citais dans le topo sur l’universalité des droits de l’homme : « n’entendez-vous rien ? N’entendez-vous pas cette voix effroyable qui retentit sur tout l’horizon et qu’on appelle habituellement le silence ? »

Il y va d’une humanité entendue (et non pas comprise, c’est-à-dire saisie dans un concept) à partir de la voix sans voix de l’autre « homme » – si c’est un homme – de l’autre homme qui ne dispose pas en sa faveur d’une définition de l’homme et qui n’a pour lui que la question ouverte de sa souffrance : Jeremy Bentham posait ainsi, il y a deux siècles, la question de l’animal en demandant « can they suffer ? »

Pas par hasard la philosophie contemporaine chez certains de ses plus éminents représentants (Levinas, Derrida, Elisabeth de Fontenay… pour ne rester qu’en France) pose de façon centrale la question de l’animal : il s’agit alors non seulement « d’aimer les animaux », mais de poser la question de l’homme sans verser dans l’anthropomorphisme, en dehors de toute œillère et de toute limite anthropocentriques.

Dans cette équivoque dont on entend qu’elle nous tourne vers ce qui, essentiellement, n’est pas là, l’homme est entendu, écouté  et non pas vu, entendu dans sa voix non humaine (celle à laquelle déjà ouvrait la tragédie) et non pas saisi dans son concept. Il faut alors se souvenir « zakhor » pour prendre l’expression de Yerushalmi, se souvenir de l’homme là où aucun concept ne vient  aider et dire ce qu’il est. Devoir de mémoire essentiel, et même plus qu’essentiel là où, justement, il n’est plus question de l’essence.

Dans leur équivoque les crimes contre l’humanité ont ouvert sur ce qui fut perçu en 1948 comme un extrême, le génocide (la notion en avait été avancée en 1943 par Lemkin) Cette dernière notion est peut-être – sans doute, même – dans son expression, discutable, puisque, dénonçant la politique raciale qui y conduit, elle s’appuie elle-même sur une notion racialisante : genos, la nation, la race… enfin tout ce qui va qualifier une appartenance, naturelle ou non. Renonçons à cette discussion, ou aux discussions connexes, qui  mèneraient à d’autres termes, politicide, ethnocide, extermination, solution finale, holocauste, shoah, épuration ethnique… Renonçons-y pour énumérer des faits, qui dans leur infinie opacité (sur quoi a insisté par ex. Claude Lanzmann) commandent justement la discussion en décourageant la conceptualisation. Si l’on s’en tient au XXème siècle, si l’on s’en tient à ce que suggèrent les prises de position (je le dis ainsi, plutôt que de consentir, pour toutes les raisons qui précèdent, au mot de « définition ») de Nuremberg, ou issues de Nuremberg, c’est-à-dire mettant en avant l’implication d’une volonté étatique, il faut citer :

          Fin 1904, l’extermination des Herero en Namibie, par les Allemands (cf. le Vernichtungsbefehl du 2 octobre 1904 du général von Trotha) :

« Moi le général des troupes allemandes, adresse cette lettre au peuple herero. Les Herero ne sont plus dorénavant des sujets allemands. Ils ont tué, volé, coupé des nez, des oreilles et d’autres parties de soldats blessés, et maintenant, du fait de leur lâcheté, ils ne se battent plus. Je dis au peuple : quiconque nous livre un Herero recevra 1000 marks. Celui qui me livrera Samuel Maharero [le chef de la révolte] recevra 5000 marks. Tous les Herero doivent quitter le pays. S’ils ne le font pas, je les y forcerai avec mes grands canons. Tout Herero découvert dans les limites du territoire allemand, armé ou désarmé, avec ou sans bétail, sera abattu. Je n’accepte aucune femme ou enfant ; Ils doivent partir ou mourir. Telle est ma décision pour le peuple herero. »

et dans une lettre du 4 octobre à von Schlieffen

« la nation herero devait être soit exterminée soit, dans l’hypothèse d’une impossibilité militaire, expulsée du territoire. J’ai donné l’ordre d’exécuter les prisonniers, de renvoyer les femmes et les enfants dans le désert. Le soulèvement est et reste le début d’une guerre raciale. »(cité par Joël Kotek Revue d’histoire de la Shoah, juillet-décembre 2008 p. 181-182) La suite est effectivement  l’extermination de tous les hommes herero (à l’exception de ceux qui peuvent se réfugier en territoire britannique) l’expulsion des femmes et enfants dans le désert du Kalahari, soit un total, en 1907, de quelque 75000 herero et nama. Aujourd’hui les herero représentent 7 à 8% de la population de la Namibie.

            En 1916,  le génocide des Arméniens

        De 1932-1934, le génocide des Ukrainiens, affamés par le régime stalinien : estimés à 6 millions de morts

          De 1933-1945, la destruction des Juifs d’Europe

          De 1975-1979, les khmers rouges au Cambodge

          De 1994 avril-juillet : le génocide des Tutsis au Rwanda

A côté de cela, il faut évoquer les grands massacres liés à la colonisation. Sur ce point la Licra ne peut avoir aucun doute et ne doit laisser planer aucun doute sur le fait que la colonisation a été guidée par une vision raciale de l’humanité.

Le fait que cette vision ait été communément partagée au XIXème siècle, qu’elle en ait accompagné les conceptions les plus humanistes (cf. déjà au XVIIIème l’idéologie des lumières qui s’accommode très bien de l’esclavage, quoi qu’en aient dit les sociétés philanthropiques comme la société des amis des noirs)  doit cependant rendre prudent dans nos jugements, et ne doit pas autoriser ce que Bergson avait nommé « l’illusion rétrospective du vrai », laquelle consiste à juger de l’événement avec un regard a posteriori, sans qu’il soit tenu compte des conditions historiques environnant l’événement.

Cependant quoi qu’il en soit de la prudence, la conséquence factuelle reste  que globalement et sans exception les colonisés ont été traités en races inférieures n’ayant pas accédé à une pleine humanité  pouvant  jouir des mêmes droits que la puissance coloniale. De là encore  la brutalité quotidienne de la colonisation, voire les épisodes de massacre ou d’extermination (par exemple l’extermination complète des aborigènes Tasmaniens entre 1800 et 1876) A telle enseigne que bien des auteurs ont vu dans la  colonisation l’apprentissage par l’Europe d’une violence qui se donnera libre cours au XXème siècle (c’est par ex la thèse de Enzo Traverso dans La violence nazie) C’est également la thèse de Sven Lindqvist, dans un livre dont je recommande vivement la lecture, à mi chemin entre l’essai et la littérature : Exterminez toutes ces brutes (aux éditions du  Serpent à plume)

Il faudrait encore mentionner beaucoup de choses. J’évoquerai seulement,  d’une part, dans le prolongement de ce qui précède, la thèse de l’historien George Mosse sur la « brutalisation » (mot à prendre dans son sens anglais) de l’humanité européenne, brutalisation que Mosse associe aux massacres de la première guerre mondiale : massacres eux-mêmes précédés par des épisodes terrifiants en Europe, dans les Balkans, en Russie etc.

D’autre part les grands épisodes liés eux aussi à la racialisation : la traite, arabe et atlantique, la colonisation du nouveau monde, avec l’extermination des Indiens en Amérique latine et en Amérique du nord. Enfin les épisodes sanglants liés aux guerres de religion (la saint Barthélemy, la guerre des paysans en Allemagne) où les crimes de guerre comportent la volonté d’exterminer une entité pour ce qu’elle est et non simplement pour le danger qu’elle représente ou pour l’obtention d’avantages stratégiques et politiques.

Conclusion : il ne saurait être question de conclure, alors que ce qui entre en jeu est par hypothèse indéfini et infini.

Deux remarques pour interrompre cette présentation, cependant :

  • la notion de crime contre l’humanité met en présence d’une signification infiniment ouverte de la notion  d’humanité, et de ce fait directement et profondément  associée à l’antiracisme. En cela la conception, relevant de l’humanisme traditionnel, qui voudrait voir par ex l’antisémitisme comme l’espèce d’un genre qui serait le racisme, lequel relèverait d’un genre encore plus large qui comporterait toutes les blessures infligées à l’humanité – conception qui est par ex celle de la LDH, ou du MRAP pour qui les juifs sont une espèce parmi les races, lesquelles sont elles-mêmes des espèces de la seule race qui vaudrait, et qui serait la race humaine – est mise en question. L’homme implique directement ce qui lui est extérieur, et cette référence du nom de l’homme à une signification extérieure, tout autre, s’appelle, née en Occident, mais structurellement et  universellement signifiante, judaïsme, quoi qu’il en soit de la nature des postures individuelles, religieuses ou culturelles. En cela le rapport à l’antisémitisme, loin de se réduire à la défense d’une communauté particulière, est une méthode pour appréhender la question du racisme, la question des droits de l’homme : ce que contient en lui-même le sigle, apparemment redondant, de la Licra : le racisme et l’antisémitisme – on pourrait évoquer parallèlement l’intitulé, redondant lui aussi « droits de l’homme et du citoyen », qui invite à une lecture de Rousseau.

 

  • Le crime contre l’humanité est aussi ancien que l’humanité ; le regard qu’on peut porter sur lui, sur l’implication de l’infini déconstruisant le concept d’homme qu’il implique, est lié à un crime singulier dans l’histoire de l’humanité, qui est la shoah. Non qu’il faille sacraliser celle-ci, mais au contraire en faire l’indice et le motif du refus de tout ce qui sacraliserait, c’est-à-dire enfermerait l’humanité dans une appartenance. Ici la référence à la shoah vaut comme discours de la méthode pour authentifier chaque fois dans leur singularité incomparable, d’autres crimes contre l’humanité. Je voudrais citer à cet égard la dédicace d’Autrement qu’être, le maître livre que Levinas a laissé en 1974 en héritage au XXème siècle : « A la mémoire des êtres les plus proches parmi les six millions d’assassinés par les nationaux-socialistes, à côté des millions et des millions d’humains de toutes confessions et de toutes nations, victimes de la même haine de l’autre homme, du même antisémitisme.»