L’extrémisme religieux et politique

De quoi parlons-nous ? 

     La question semble purement rhétorique, l’extrémisme a des manifestations suffisamment éclatantes aujourd’hui pour qu’elle puisse paraître inutile : les attentats terroristes, la poussée de l’extrême-droite partout en Europe, la poussée aussi des mouvements populistes d’extrême-gauche, avec des passerelles parfois flagrantes entre l’extrême-droite et l’extrême-gauche, avec un antisionisme obsessionnel qui fait la transition, ou plus simplement ce truisme que les ennemis de mes ennemis sont mes amis. Voilà pour l’extrémisme politique.

     Quant à l’extrémisme religieux, il vient dans la foulée (ou l’inverse) : le fondamentalisme islamiste à l’arrière-plan du terrorisme, ou même exhibé comme sa raison d’être, la poussée de thèmes identitaires forts, avec une retombée sociétale immédiate concernant les mœurs, le statut de la femme, la nourriture hallal etc ; thèmes qui ne sont pas seulement folkloriques, qui revendiquent au contraire une signification identitaire, s’acclimatant au prix de sophismes manifestes à l’existence républicaine (les multiples exercices de style sur le thème de la laïcité).

Parallèlement – il n’y a pas que l’islam – la sécularisation tranquille de la société occidentale est bousculée par des combats d’arrière-garde : l’épisode du mariage pour tous qui a mis plus d’un million de personnes non concernées dans les rues, au nom de valeurs chrétiennes dont l’Eglise n’a pas toujours su dénoncer l’imposture. Et à une échelle plus petite mais symbolique, l’entrecroisement en Israël des références religieuses et de l’intransigeance politique.

Pas de difficulté donc à visualiser l’extrémisme politique et l’extrémisme religieux, à reconnaître la proximité étroite de l’un à l’autre, et peu importe lequel est la cause de l’autre, c’est la même daube. 

Je le dis familièrement, comme tout un chacun d’un peu raisonnable je pense a envie de l’exprimer. Mais cette familiarité même donne à pressentir qu’on va ici trop vite et qu’on manque quelque chose.

Quoi ?  

          Sans doute la vraie nature de l’extrémisme, inséparable d’un diagnostic sur le devenir du politique et le devenir du religieux – et j’ajoute « aujourd’hui » : le devenir du politique et le devenir du religieux, aujourd’hui, en entendant ce que ce mot d’aujourd’hui contient d’indécidable, pour reprendre un mot cher à Derrida.

Je vais maintenant au plus court, et pour rester dans les temps, je court-circuite plein de choses.

          Le décidable, quant à l’aujourd’hui ce sont, pour le religieux, les religions instituées, et pour le politique la forme « Etat-Nation ». L’indécidable de l’aujourd’hui en regard porte un nom, la mondialisation. L’extrémisme, religieux ou politique, s’il fait écho à l’indécidable de l’aujourd’hui, doit donc être mis en rapport avec la mondialisation.

Sur le plan du religieux, je renvoie au livre si suggestif de Jean Birnbaum, Un silence religieux. Birnbaum fait valoir le silence du débat français et notamment le silence de la gauche quant au religieux.

Cela ne signifie pas un manque d’attention aux religions, mais que les religions instituées elles-mêmes savent mal définir leur registre propre, se confinant dans un espace marqué par l’alternative du « je crois » et du « je ne crois pas ».

La religion ressemble ainsi à l’adhésion à un parti de plus en plus déserté par ses militants – ou au contraire connaissant une embellie du fait du retour en masse de nouveaux adhérents en mal de reconnaissance et de pouvoir.

La thèse de Birnbaum, qui a lu Kant, Levinas et Derrida, est que la question religieuse affecte les sociétés d’une manière toute différente, que le registre de la foi n’est pas celui d’un autre savoir qu’il s’agirait d’admettre ou de refuser, mais affecte tous les énoncés, au titre de ce que nous accordons par exemple aux promesses – toute promesse engage plus que ce que l’on sait, toute promesse relève de l’impossible parce qu’elle engage l’avenir, par-delà l’hypothèque de la mort : je te promets de venir demain – c’est l’impossible même puisque je peux mourir dans l’instant, pourtant que serait une humanité sans cet impossible, sans promesses ?

La foi, le religieux, sont à ce point précis où l’humanité s’affirme dans le rapport à cet impossible, au-delà de toute inscription dans le monde, de toute anthropologie même. Ce registre ne requiert pas la décision, celle de croire ou de ne pas croire, d’entrer ou de ne pas entrer dans une Eglise. Et de même que la guerre est une chose trop sérieuse pour être abandonnée aux militaires, de même le terrain de la foi (Kant parlait ainsi de la religion dans les limites de la simple raison) n’est ni revendiqué ni représenté par les religions instituées (telles que les présente encore Rémi Brague, par ex dans La loi de Dieu), ou par la société civile lorsqu’elle reconnaît plus ou moins, et maladroitement – maladroitement car ne sachant ce qu’il faut ici concéder ou non – aux individus le droit de croire ou de ne pas croire. C’est cet abandon intellectuel et moral de la question religieuse comme rapport à l’impossible qui représente ce contre quoi s’élève le livre de Birnbaum.

La contrepartie est avec le déplacement du « Kampfplatz », comme aurait dit Kant c’est-à-dire du lieu du combat, du lieu propre où se joue la question, la disparition, la forclusion de cette question, qui affronte désormais le sans limite de la mondialisation. Car religion voudrait dire être lié, inscrire une limite – Dieu – mais dans le registre qui est celui de l’information, de la circulation de l’information – ou pour recueillir l’expression de Heidegger, de la technique, du Gestell, c’est-à-dire de ce qui a la seule signification d’être posé et mis à disposition – et alors Dieu lui-même ressortit de la mise à disposition de l’information. Rien n’arrête le tourbillon, même pas, surtout pas, le coup de force des multiples sacralisations dont la véhémence ne fait que trahir – aux deux sens du mot, vouloir tromper et ainsi révéler – la violence irrépressible du tourbillon lui-même.

Dans sa tradition la religion se référait néanmoins – et c’est ce qui constituait son autorité – au point d’arrêt que représentait la mort – la mort comme instance du sacré, comme limite absolue par rapport à quoi s’arrêtait l’illimité. C’est cette limite qui a cédé avec la mondialisation, et qui livre les religions à la fureur de la sacralisation. Je voudrais rappeler, à peu près ( je cite de mémoire) cette extraordinaire formulation des Remarques sur Œdipe de Hölderlin : la manière dont le Dieu-et-l’homme s’accouple et devient Un dans la fureur, se conçoit par ceci que le devenir-Un illimité se purifie par une séparation illimitée.

          Je passe alors – mais la transition est immédiate – à la question de l’extrémisme politique.

La politique se définit depuis les Grecs par l’objection apportée à l’illimité (à l’apeiron). Cette limitation est donnée par l’entrelacement du religieux et du pouvoir (comme le dit Arendt de la potestas et de l’auctoritas), ce que relaie, après la Révolution et au XIXème siècle notamment la forme de l’Etat-Nation. C’est en ce sens que se pose la question de la souveraineté.

Souverain est, dit Carl Schmitt, celui qui décide de l’état d’exception. Ou encore, en bon français, celui de Aron expliquant Max Weber, le souverain a le pouvoir de laisser vivre, c’est-à-dire de faire mourir ; a le monopole de la violence. La souveraineté se définit ainsi au point précis où la mort intervient dans la vie des sociétés, d’où aussi l’interférence avec la religion (et toutes les théories politiques classiques, qui racontent le passage de l’état de nature à l’état de société).

Foucault repris et développé sur ce point par Agamben, propose autre chose : désormais, dans l’espace de la mondialisation cette vision se retourne : le souverain est celui qui fait vivre, et donc laisse mourir, autrement dit la mort n’est plus le point d’arrêt absolu qu’elle a représenté. C’est ce qu’Agamben reprend de Foucault, la biopolitique.

Je tiens cette référence pour décisive pour notre réflexion, car elle correspond à tout ce que nous avons pu observer au Rwanda. Le génocide – qui est en cela le génocide par excellence, car indifférent à la mise en jeu de la modernité matérielle, il a représenté cependant le génocide le plus rapide de l’histoire 1, 1million de morts en cent jours (cinq fois plus rapide observe Jean-François Dupaquier, que Treblinka, le sommet de la machine de mort nazie) se référant à une autre appréhension de la modernité : celle emblématisée par l’expression illustrée à propos de la guerre d’Algérie, de guerre révolutionnaire.

Des choses ont été écrites à ce sujet par exemple par Gabriel Peries et David Servenay, par Jean-François Dupaquier, par Patrick de Saint-Exupéry, sur le quadrillage des populations, la guerre psychologique, les hiérarchies parallèles, la pratique de la terreur, la torture systématique et massive.

L’origine de cette guerre théorisée notamment par les colonels d’Algérie, par Lacheroy ou Trinquier, remonte à Ernst Jünger et sa notion de « totale Mobilmachung » de mobilisation totale, à Ludendorff dans son livre de 1936, der totale Krieg, à Goebbels dans son discours du Sportpalast de Berlin le 18 février 1943, après Stalingrad, où il déclare la guerre totale « wollt ihr den totalen Krieg ? ».

La caractéristique fondamentale est que la mort cesse d’être la limite, au Rwanda, il ne s’agit plus de faire mourir mais de mettre les corps à disposition, sans limite – comme on peut le lire dans de multiples témoignages, et encore dans ceux apportés lors du procès Barahira et Ngenzi.

Je conclus : qu’est-ce que l’extrémisme ?

 

         Les remarques précédentes visent à dire que c’est le surgissement de l’illimité dans l’espace public et en tant que cet espace public – public n’étant d’ailleurs plus le mot qui convient car y est abolie la différence entre le public et le privé.

L’intimité qui était adossée à la mort, définie par ce qui était alors l’absolument propre de l’intime, dans la différence établie entre le religieux, le privé et le public, devient ouverte à l’indéfini, une violence sans compensation et sans but où se dissolvent et le politique et le religieux, comme on le voit dans cette contradictio in adjecto inhérente à l’expression « Etat islamique ».

          S’il est vrai, donc, que l’extrémisme n’est pas simplement une conduite particulière de barbarie et de folie, mais l’expression d’un devenir épochal, il faut entendre alors qu’il est sous-jacent, qu’il soit explicite ou non, à la politique contemporaine, qu’il est la modalité d’un théologico-politique débridé pour lequel et le théologique et le politique sont désormais sans freins.

Le génocide est ainsi la clé de la politique et de la religion aujourd’hui. Face à cela il n’est qu’une signification politique et religieuse à faire valoir, celle née à Nuremberg, qui maintient, dans les termes indécidables et nécessaires de cette affirmation, qu’il y a des génocides : c’est cela notamment, me semble-t-il, la politique d’aujourd’hui à l’époque de l’extrémisme, l’inscription d’une limite inouïe dans l’illimité, la lutte contre le négationnisme, et par là-même la parole profonde qui peut être celle d’une association comme la Licra.

Contribution d’Alain David

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