« Plus intime que l’intimité, c’est un livre » n°6

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Bernard-Henri Lévy
L’esprit du judaïsme (Grasset 2016)

        Je voudrais faire un compte-rendu plus complet, étant donné le sujet du livre, et également le fait que beaucoup d’adhérents de la Licra se sentent proches de Bernard-Henri Lévy et que d’autres s’en méfient.

Comment considérer ce dernier livre, volumineux (445 pages) et certainement ambitieux?

Tout d’abord une question, si j’ose dire préjudicielle : que se passe-t-il avec Bernard-Henri Lévy, quand on ouvre un de ses livres, c’est-à-dire que se passe-t-il déjà avec son nom : BHL, Bernard, Henri, Lévy – Bernard-Henri, prénom peu courant, je ne sais rien des raisons inspirant ce prénom, mais on peut imaginer, associer librement d’autant plus que le résultat serait suggestif : par exemple, Bernard, une certaine tonalité intellectuelle, voire mystique, dans l’allusion à Bernard de Clairvaux ; et puis, d’autre part, Henri, le bretteur échevelé, chemise ouverte et flamberge au vent, la silhouette d’Henri de Lagardère ; Lévy enfin, la coloration juive du nom. Et par-dessus tout cela le côté « bazar de l’hôtel de ville » de l’acronyme qui traduit bien l’improvisation constante, la publicité, voire la tentation de l’imposture.

Tout cela y est, existe, certainement, et lorsqu’on a un livre de BHL à la main, il faut se demander ce qu’on en fait, ce qu’on peut en faire. Je nuancerai, pourtant, ayant d’autres échos par ailleurs : par exemple ce jugement de Levinas (à qui BHL revient ici, avec beaucoup d’insistance ).

A une question posée par le Figaro, en 1989 « Le Testament de Dieu de Bernard-Henri Lévy vous semble-t-il rejoindre votre démarche ? » la réponse est celle-ci, prudente mais flatteuse : «il y a certaines choses qui me sont proches… Bernard-Henri Lévy est aussi un esprit libre, indépendant. J’aime son livre sur Baudelaire. Il y a beaucoup de miséricorde dans ce livre. »

          Donc attention : Bernard-Henri Lévy, ce n’est pas seulement BHL, et sous la superficialité, Levinas le dit, il y a du fond. Sans doute autrement que ce qu’en attendent les universitaires.

Mais l’important est-il seulement celui des universitaires ?

Un souvenir personnel à cet égard : le colloque « Heidegger et les Juifs » à Paris, en janvier 2015. BHL partie prenante avec sa revue, La règle du jeu, clôt le colloque. Il arrive in extremis, de New-York, et à peine descendu de l’avion, improvise pendant une heure une conférence, sans notes, avec d’inévitables bêtises – il avoue lui-même son incompétence, son ignorance de l’allemand en particulier, qui l’empêche d’avoir accès aux textes en débat – les Cahiers noirs, non traduits.

Et néanmoins, il est intéressant, plus qu’intéressant, il va à l’essentiel, disert, superficiel avec talent, et par là-même profond, davantage que plusieurs des exposés tenus par d’incontestables érudits perdus dans des considérations dilatoires.

Dans L’esprit du judaïsme on retrouve, je crois, tous ces éléments : des jugements à l’emporte-pièce, des facilités et des rapidités, un narcissisme qui affleure constamment – jamais Bernard-Henri Lévy ne résiste au plaisir de faire apercevoir qu’il est de ceux qui converse avec les dieux, c’est toujours « moi et X » – j’ai connu tous les chefs d’Etat, les grands intellectuels, j’ai été de tous les débats –

Et comment ne pas s’irriter des innombrables petits larcins, de la récupération de formules, de références qui ne sont pas de lui, mais qu’il recycle, sans jamais le signaler, à son profit ? Ainsi « juif comme Marcel Proust », qui pastiche indéniablement le « seul comme Franz Kafka » de Marthe Robert ; ou « là où est le péril, là est la plus haute requête » reprenant « là où le péril croît, croît aussi ce qui sauve » de Hölderlin, longuement commenté par Heidegger ; ou encore le « fuir, là-bas fuir » du Cygne de Mallarmé, qui intitule un chapitre ; ou « d’un génie l’autre » pour « d’un château l’autre » de Céline ; ou cette litanie de « je me souviens » à l’imitation de Pérec…

Tout cela, encore une fois, agace, comme agace la vanité naïve, le style khâgneux, l’impression de lire une interminable dissertation où de grandes œuvres sont ramenées à l’anecdote d’une narration trop narcissique.

       Et pourtant si l’on dépasse (et je crois qu’il faut le dépasser) l’agacement, il y a, confirmant l’intuition de Levinas, de surcroît le fond d’une question ignorée par la tradition philosophique, celle du judaïsme – celle de l’antisémitisme – question qui instruit et renouvelle tous les débats. Cela déjà, dès le titre L’esprit du judaïsme qui reprend à nouveaux frais un texte célèbre, première partie de textes du jeune Hegel regroupés par l’éditeur allemand puis dans l’édition française sous le titre L’Esprit du christianisme et son destin, texte précédé d’une première partie « l’esprit du judaïsme », ouvrage où s’exprimait sous la plume d’un des plus grands génies de la philosophie occidentale, à l’aube d’un siècle dans lequel va se déchaîner la pensée raciale et l’antisémitisme, un antijudaïsme revendiqué, trouvant paisiblement sa place dans la pensée philosophique occidentale : et ce qu’il y a de plus troublant, une place qui ne fut questionnée par la suite par aucun des érudits du hégélianisme (le cas exemplaire et sans doute le plus typique ayant été en 1970 Hegel à Francfort, un livre du professeur Bernard Bourgeois, l’une des gloires – lyonnaise – de l’université française, exposant cet antijudaïsme – ou cet antisémitisme – hégélien aussi tranquillement qu’il aurait pu exposer la théorie leibnizienne de la monade ou la doctrine des causes occasionnelles de Malebranche).

Il faut préciser ce contexte pour entendre l’intention du livre de BHL : ce dernier continue, derrière Levinas qui à l’époque avait soulevé le débat et protesté avec une indignation polie contre le livre de Bourgeois, à revendiquer la place sans place du judaïsme dans l’histoire de la pensée (soulignant néanmoins qu’avant Hegel il y avait eu en France, sous ce même titre d’Esprit du judaïsme, déjà un livre antijuif du baron d’Holbach, représentant au siècle des Lumières d’un athéisme militant – signe en cela que les Lumières ne mettent pas à l’abri de tout.

La place sans place du judaïsme : cela veut dire, à l’époque qui est celle de la mondialisation, un nouvel antisémitisme (Lévy renvoie à Heidegger pour caractériser notre époque, citant notamment la qualification que ce dernier fait du génocide, et en dépit de ce que la phrase heideggérienne a de choquant, en reconnaissant l’intérêt de cette caractérisation : « ils périssent, ils ne meurent pas » l’extermination les prive de ce rapport à la mort où l’humanité trouve selon Heidegger la dignité par quoi elle voudrait se caractériser).

En d’autres termes, l’antisémitisme traditionnel se fondait sur la force identitaire de l’Etat-nation. Aujourd’hui, au contraire, l’antisémitisme se déploie sur le fond d’un vide identitaire, contrepartie des crimes contre l’humanité, c’est-à-dire à cette façon de livrer l’humain à une violence sans limite.

L’intuition qui s’exprime alors dans ce livre est que face à cette situation de la modernité, le judaïsme est la réponse : moins une réponse culturelle – encore qu’on puisse avoir l’impression que Lévy s’oriente parfois de ce côté, c’est-à-dire du côté de l’identification d’une culture particulière qu’il va chercher dans des traits marqués et emblématiques (« la gloire du judaïsme » : une flopée de noms propres, des œuvres, l’ancien Testament, le Talmud…) – qu’une réponse philosophique, où le judaïsme va se qualifier à la mesure, à la démesure même (car cette mesure dépasse toute mesure assignable : « l’universel secret », la référence au sable) de l’universel.

Et parmi les noms cités, au moins ces deux là dont on sent qu’ils sont bien davantage qu’un faire-valoir, Levinas, Proust. L’amour de ce dernier est patent dans le texte, dans des pages qui me semblent les plus convaincantes du livre : Proust donne à entendre ce que peut signifier le « judaïsme secret » – je dirai pour ma part, quoi qu’il en soit de la généalogie « juive » de Proust, il s’agit au-delà de cette généalogie d’un judaïsme tout autre, celui de ceux qui n’ont pas besoin d’être « juifs » pour l’être.

Une dernière partie est consacrée à « la tentation de Ninive » – là encore comment ne pas évoquer « la tentation de Venise » de Juppé, mais peu importe. L’idée est intéressante, Dieu ramène non seulement Jonas à la prophétie, mais Bernard-Henri Lévy également – et dira-t-on, Bernard-Henri Lévy à BHL, lequel engage pendant une centaine de pages un procès en défense de lui-même : de même que Dieu n’avait pas condamné Ninive, en envoyant Jonas mettre en garde cette ville perdue, mais jamais complètement perdue, de même BHL fait-il, avec la Lybie, avec l’Ukraine … avec ses multiples combats  : comme Jonas, ou finalement comme le bon serviteur de Dieu. Il fallait y penser, mais à nouveau ne laissons pas la forêt des multiples faiblesses ou scories de ce livre dissimuler l’arbre d’une pensée précieuse, et qui mérite me semble-t-il qu’on lui donne notre attention, mérite en particulier que le militant de la Licra lui donne son attention.

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