« Plus intime que l’intimité,c’est un livre »n°8

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Donatella di Cesare
Heidegger, les Juifs, la Shoah. Les Cahiers noirs. (Seuil 2016)

             « Encore un livre sur Heidegger ! Encore un livre sur les Cahiers noirs ! » Mais cette fois-ci il s’agit non pas d’une réaction épidermique, de celles qui peuplent les journaux, mais vraiment d’un travail de fond, de quelque chose qui fait avancer la réflexion, en profondeur. Et qui comme tel s’adresse à la fois aux chercheurs, mais également au grand public (très peu de jargon spécialisé).

L’auteur

           Il faut tout d’abord dire qui est Donatella di Cesare :Une philosophe italienne, professeure à la Sapienza à Rome, ancienne vice-présidente de l’association internationale Martin Heidegger dont elle démissionne (en même temps que son président le professeur Günter Figal de Fribourg en Brisgau) en 2015.

Sa réflexion

                Polyglotte, hébraïsante, grande connaisseuse de la pensée juive, Donatella di Cesare est certainement l’une des voix les mieux à même de donner un sentiment réfléchi sur « ce qui nous arrive » – ce qui nous arrive avec Heidegger, et notamment avec les Cahiers noirs.

Tout d’abord, la volonté de restituer, à partir de cette réflexion sur le cas Heidegger, à l’antisémitisme sa véritable portée : cette portée est philosophique et Donatella di Cesare n’hésite pas à parler d’un antisémitisme métaphysique, qu’elle montre chez quelques philosophes de la tradition (Fichte, Hegel, Nietzsche…) avant d’aborder le cas Heidegger, chez qui cet antisémitisme « métaphysique » trouve une expression particulière, se confondant avec tout ce que Heidegger identifie dans ce qu’il dénonce dans la métaphysique et qu’il appelle dans les Cahiers noirs « Machenschaft » – mot difficile à traduire, mais pas difficile à entendre pour nous qui vivons à l’époque de la mondialisation, laquelle comme la Machenschaft implique la réduction de toute signification à un « faire » (en allemand « machen »), autrement dit à une procédure ou un procédé sans âme, à une effectuation.

A partir de là, une question, une ambiguïté :

Est-ce que le judaïsme est mauvais dans la mesure où il illustre la Machenschaft, ou est-ce que cette dernière est mauvaise parce qu’elle serait le truc des Juifs ?

La plupart du temps, c’est la première réponse qui vaut, les Juifs n’étant qu’un cas parmi de nombreux autres (le christianisme, le bolchevisme, la métaphysique d’une façon générale, et la pensée calculante qui la prolonge).

Mais il est quelques phrases dans le texte de Heidegger qui donnent à entendre quelque chose de la lecture inverse, qui nous reconduit à une causalité diabolique : les Juifs sont cause alors du malheur du monde, conformément à la phrase de propagande nazie « les Juifs sont notre malheur – die Juden sind unser Unglück »). Ces remarques sortent la pensée de Heidegger de la philosophie proprement dite pour en faire une idéologie méprisable – à moins de considérer la philosophie elle-même comme profondément contaminée par l’antisémitisme.

De quelle nature est cet antisémitisme ?

La réponse de Donatella di Cesare ne me semble pas très claire, peut-être en raison même de la grande érudition qui est la sienne : récusant l’antisémitisme biologique du XIXème – et elle insiste pour dire que l’antisémitisme de Heidegger ne saurait être identifié à ce biologisme – elle n’a pas de mal à trouver la trace d’un antisémitisme théologique, voisin montre-t-elle, de celui de cette autre grande figure intellectuelle sulfureuse de la période nazie, que fut Carl Schmitt, un temps correspondant de Heidegger.

Mais en répondant par la théologie n’abandonne-t-on pas la question essentielle, que Donatella di Cesare avait pourtant posée : celle d’un antisémitisme lié à la philosophie elle-même, pour rejoindre alors d’une part un trait culturel particulier de l’occident, son christianisme, et d’autre part, en face, un trait culturel particulier du judaïsme, sa religion, voire son folklore, sans arriver jusqu’à la question la plus intéressante, celle d’une universalité humaine du judaïsme.

Un exemple, un contre-exemple : Donatella di Cesare est contrainte, dans la logique qui est la sienne, de ranger Kant parmi les antisémites, sans aller chercher dans sa pensée les traits qui en feraient (ce que Hegel ou Hölderlin, voire Schelling, pourtant avaient à peu près reconnu) un « penseur juif».

          Que retenir alors de ce livre : il ne me convainc pas tout à fait, mais il a l’immense mérite, par le savoir qu’il mobilise, par ses références, par sa minutie, en dépit de ce qu’à tort ou à raison je perçois comme des rapidités ou des amalgames – par exemple tirer à propos de Heidegger des conclusions qui valent pour d’autres penseurs ou écrivains, qui sont placés, à tort ou à raison, dans son voisinage culturel ou intellectuel – de poser le débat là où il doit être et de nous amener, que nous soyons ou non philosophes, à réfléchir à la façon dont l’antisémitisme concerne la pensée dans ce qu’elle a de plus général et de plus profond : autrement dit, de demander, que nous soyons ou non juifs, en quoi l’antisémitisme nous touche, dans ce que nous sommes. De demander ainsi, finalement, qui nous sommes, en ce XXIème siècle qui commence.

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