« Plus intime que l’intimité, c’est un livre » n°9

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                  C’est toujours une gageure improbable que de prétendre rendre compte en quelques lignes d’un livre de Pierre-André Taguieff.

La nouvelle propagande antijuive, parue au mois de mai, succédant à La judéophobie des modernes, parue en 2008, atteste que, à nouveau, inlassablement Pierre-André Taguieff creuse le même sillon, qu’il met son exceptionnelle compétence de chercheur au service d’une cause qu’il ne suffit plus à ses yeux de nommer antisémitisme, même si l’antisémitisme traditionnel, avec la référence à la Shoah, éclaire d’un jour sinistre les menaces que ce dernier livre (à la suite du précédent, donc) s’emploie à débusquer.

Dans sa Dialectique négative le grand philosophe Adorno avait écrit que le nouvel impératif catégorique de la pensée était de faire en sorte qu’Auschwitz ne se répète jamais : Pierre-André Taguieff est l’un de ceux qui aujourd’hui veut mettre sous le regard de la raison ce qui lui semble tout à la fois bégayer un passé terrible et représenter de nouvelles possibilités de retourner à l’horreur. 

Pour le dire en peu de mots, tout se focalise sur la question d’Israël :

  • du refus arabe d’une part, sur le terrain des combats, mais d’un refus qui dépasse le seul antagonisme politique pour se surdéterminer de toute la charge de l’antisémitisme traditionnel ;
  • et d’autre part, en Occident, de la récupération de ce traditionnel antisémitisme, qui avait buté sur la solution finale, en lui trouvant désormais de nouvelles possibilités, la possibilité avant tout de s’inventer une innocence, d’entrer en concurrence avec les victimes de la Shoah, refusant ainsi, en un triple refus et en une contradiction digne du chaudron de Freud, de reconnaître la réalité du crime, d’en assumer la responsabilité, de consentir aux Juifs d’avoir été les principales victimes.

Taguieff ne cherche pas, dans ce livre, à donner un diagnostic de cette situation (à propos de laquelle on pourrait citer quelques-uns des penseurs les plus importants de la modernité : Girard et sa violence mimétique, Nietzsche et le ressentiment, Freud, Levinas etc.). Laissant ouvert le champ de l’interprétation il instruit, inlassablement et en procureur implacable, le dossier, citant documents sur documents, des documents que le lecteur, même averti, même convaincu, ignore, ou ne songerait pas à aller chercher.

                En sortant de cette lecture, secoué, écoeuré, on ne peut que reprendre ce qu’avait, en son temps, souligné Léon Poliakov : oui, l’antisionisme est le visage actuel de l’antisémitisme, ou plutôt, pour parler dorénavant comme Taguieff, de la nouvelle judéophobie – un visage qui offre, par-delà la Shoah, tous les bénéfices affectifs du négationnisme.

Le monde arabe, occupant désormais la place du prolétariat, devient la victime absolue, face à un coupable fantasmé – occidental, c’est-à-dire sioniste, c’est-à-dire juif – conférant ainsi à qui dénonce cette collusion le double avantage de retrouver l’ innocence et d’avoir conquis, face au nouveau (et finalement très ancien) mal radical, une identité absolue.

Le livre de Taguieff me paraît donc, je le répète, d’une lecture nécessaire, convaincant précisément en ce qu’il se place, pour mettre à jour un fantasme, sur le terrain des faits.

               Mais cela même me semble induire une question et peut-être une réserve :

  • tout ce qui est mis en évidence dans l’enquête de Taguieff ne risque-t-il pas de masquer ce qui serait, par ailleurs, à questionner en tant que vérité ?
  • Ne faudrait-il pas, pour parler un instant comme Descartes (puisque, après tout Taguieff se réclame volontiers de la sobriété cartésienne de la raison) distinguer entre la vérité formelle ou matérielle des énoncés et leur vérité objective, c’est-à-dire entre la factualité de propositions délirantes, et la vérité recherchée, et à rechercher, d’une situation politique?

Certes Taguieff est un penseur bien trop averti pour ignorer la question. A plusieurs reprises, il souligne qu’il ne s’agit pas pour lui de soutenir la politique d’Israël, ni d’interdire la critique de cette politique.

Pourtant un lecteur trop pressé pourrait comprendre que néanmoins toute critique, toute analyse qui se croirait seulement politique, serait exposée peu ou prou à la surenchère de l’antisionisme fantasmatique.

Que valent, pour citer un exemple du livre, les analyses historiennes, ou qui se veulent telles, de la « nouvelle histoire » israélienne, de cette histoire qui se prétend « post-sioniste » ?

Taguieff la récuse, comme teintée à la base d’idéologie.

De même en va-t-il dans son analyse de toute argumentation qui se déclarant seulement politique, se trouve par la force des choses, récupérée et impliquée dans une mêlée où effectivement tout se mêle (pour mentionner un fait qui n’est pas évoqué dans le livre, puisqu’il lui est postérieur, Taguieff en est venu récemment à protester contre l’appel de Jcall, pour les raisons mêmes qui, dans son livre, le conduisent à récuser les nouveaux historiens – y compris Benny Morris, dont pourtant l’engagement sioniste est insoupçonnable).

Je ne veux pas dire (ce serait injuste de lui renvoyer cet argument) loin de là, que lui-même cède à l’idéologie, et que tout son livre ne soit finalement qu’une pièce de la confrontation idéologique et fantasmatique.

Encore une fois, j’estime son livre nécessaire parce qu’il se confronte, et confronte, aux faits, qu’il n’hésite pas à aller chercher jusque dans les poubelles : il faut lui en être infiniment reconnaissant.

Mon souci de lecteur est plutôt, en fin de compte, de m’adresser au lecteur de Taguieff, afin de lui demander de ne pas appréhender la situation à hauteur seulement de ce que dénonce si utilement son livre, et, puisque par souci de raison il met en évidence les fantasmes, de s’employer à découvrir, sous le fantasme, ou à côté de lui, ce qu’il reste de politique dans une situation qui a besoin surtout d’analyses politiques, et même ce qu’il reste de vérité et d’humanité dans une situation qui ressortit de ce que l’histoire de notre temps a découvert – et en payant quel prix ! – comme sa vérité la plus profonde.

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