JE REVIENDRAI

 

 

Chers amis, membres et sympathisants de la Commission MHDH

Notre amie Estelle Desponds me transmet un film venant de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah. Passé sur RMC Découverte il y a quelques jours. Il mêle aux souvenirs de ce survivant d’Auschwitz, Zysman Wenig, âgé de plus de 100 ans au moment de son témoignage et mort il y a peu, un texte rédigé par l’historienne de la Shoah Annette Wieviorka et du romancier (auteur de l’Origine de la violence) Fabrice Humbert.

Estelle me demande quelques lignes de commentaire.

Je les propose volontiers, ne serait-ce que pour donner un accusé de réception de notre commission à ce témoignage exceptionnel – tout en prévenant une fois encore que mon regard n’est pas un regard d’expert, de professionnel de l’histoire, mais un regard de ce militant de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme que tout citoyen s’efforce d’être.

A ce titre il me semble que je puis avancer plusieurs choses :
          1) d’une part le film ne dit rien ou presque que tous ceux qui sont un peu informés ne sachent déjà. Et cependant on accède à travers lui à ce que je viens de qualifier d’exceptionnel.

Je me risque à le formuler maladroitement ainsi : le film a pour sujet tout ce qui est la différence entre un savoir général de l’événement et l’accès à ce qui est la singularité d’une vie, l’Indicible de cette singularité, confrontée elle-même à l’Indicible de l’infinie tragédie de l’extermination

          2) ce qui m’a beaucoup frappé c’est que la différence entre la généralité et l’Indicible n’est pas comblée non plus par la parole de ce survivant et que cette différence de plusieurs façons est si manifeste dans ce film-témoignage qu’elle fait malgré celui qui parle, malgré le texte du film, presque apparaître l’Indicible.

A commencer par ce hasard qui fait que le héros de cette épopée, ou plutôt de cette anti-épopée, se nomme Wenig, ce qui, mot de la langue des bourreaux, signifie « peu ». Zysman Wenig est véritablement cet « homme de peu », ce « petit homme » (je pense aussi au roman paru en 1932 de Hans Fallada, Petit homme, et maintenant quoi ?) contraire absolu d’un héros hollywoodien, à la voix presque imperceptible, au français modulé par un fort accent, racontant l’événement inouï auquel il prend part – et rare voix survivante à pouvoir le faire – survivante pendant 70 ans, alors que son épouse n’a enduré cette survie que quelques années à peine, se suicidant, au gaz, en 1949.

Wenig n’a pas les mots : à trois reprises au moins son commentaire de l’horreur culmine dans un « c’était pénible », lorsqu’il évoque les odeurs de chairs brûlées émanant du crématoire, lorsqu’il raconte l’assassinat de ses camarades, lorsqu’à la fin du film il mentionne le souvenir torturant et lancinant de tout cela, de cet univers de l’extermination.

Il n’a pas non plus les mots pour expliquer son incroyable enracinement dans la vie, qui prend dans son récit la forme dérisoire et presque vulgaire de la « combine » – le mot revient à plusieurs reprises : la « combine » pour glaner des pommes de terre illicites, la « combine » pour faire croire qu’il est menuisier, pour échapper au travail harassant, pour éviter de prendre des coups qui hypothèquent la survie du Häftlinge, la « combine » pour ne pas penser, pour ne pas sombrer dans le désespoir. « Une journée gagnée… » La « combine » que représente en soi cette camaraderie, avec quelques co-détenus, comme avec des copains de colo, ou de régiment.

         3) les lettres, pendant le séjour à Pithiviers, écrites sur des feuilles de cahiers, à la plume : écriture yiddish surchargée (sans doute pour économiser et utiliser au maximum le papier). Lettres à son épouse, d’une tendresse naïve et déchirante, là encore pas à la hauteur de « ce qui arrive » – et là encore, dans ce décalage même, cependant poignantes, plaçant sous une sidérante lumière l’inadéquation de principe entre l’humain et l’inhumanité absolue qui se produit ici : et qui de cette manière à nouveau atteste de la sublime grandeur de l’humain, de cet humain qui se nomme Wenig

          4) A côté de cela, englobant cela, il y a le film : pas d’images d’archives, souvent des vues du Paris actuel en guise de commentaire, le rappel d’événements considérés dans leur plate et terrible exactitude, la rafle du Vel d’Hiv, la voix de Pétain…Et au-delà, comme fil directeur le retour à cet homme de cent ans, se racontant, souriant de sa survie, souriant à l’horreur, souriant de ce bon tour joué aux bourreaux auxquels il a survécu, de ce bon tour joué à l’effroyable, en toute modestie, mais avec la terrible obstination d’un qui a cru en dépit d’ eux, qui a cru malgré tout cela – en la vie.

Ayant regardé le film, je pense à cet époque, et je pense à aujourd’hui, au slogan des fous du terrorisme aujourd’hui, lesquels proclament – ils s’en vantent – « nous aimons la mort plus que vous n’aimez la vie ».

Zysman Wenig n’est-il pas celui qui, dans la modestie de son témoignage – modestie sublime – atteste de cette opiniâtre constance qui se nomme « humanité », quoi qu’il en soit des délires récurrents qui peuvent la menacer. Cette humanité dont je me plais ici, au sortir de ce film, à imaginer la formule : « Nous aimons la vie plus que vous ne la détesterez jamais »

En remerciant encore, au nom de la commission, Estelle Desponds de nous avoir transmis ce film,

Alain David.

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