Dans la presse étrangère, Finkielkraut passe par tous les excès.

Entretien avec Michaela Wiegel « Une justice vindicative veut empêcher Fillon »

Interview  de Finkielkraut dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung du 12 mars 2017.

Le philosophe Alain Finkielkraut a abordé dans son essai L’identité malheureuse le thème des élections en France. Ici, il parle de son pays.

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Que pensez-vous du cas Fillon ? Cette affaire est-elle un symptôme de la crise de la démocratie française ?

Quand le Penelope gate a commencé, j’ai d’abord pensé que c’était à bon droit que cela arrivait à François Fillon. C’est lui qui avait cherché le modèle de Charles de Gaulle pour mettre en valeur sa propre exemplarité, et cela m’avait prodigieusement agacé. Pourtant, j’ai changé d’opinion. C’est le lien conjoncturel entre la justice et la presse qui, aujourd’hui, met en danger la démocratie. S’il vous plaît, qu’on me comprenne bien. Je ne dis pas cela parce que je soutiendrais Fillon. Par deux fois dans les primaires socialistes, j’ai voté Manuel Valls et à présent, je me sens orphelin en politique. La gauche laïque a été vaincue par la gauche islamophile.

Pourquoi la justice mettrait-elle en danger la démocratie ? Les enquêtes sur le cas Fillon ne semblent-elles pas renforcer le soupçon de corruption ?

La justice est ici en train de déborder de sa mission. Les révélations du Canard enchaîné ne procèdent pas d’une enquête d’un journalisme d’investigation mais d’une dénonciation. A peine ont-elles été connues que le pôle financier s’est emparé du cas et a procédé avec une extrême rapidité à des enquêtes exclusivement à charge. Quoi qu’il en soit il n’y avait pas suffisamment de preuves pour inculper directement Fillon. C’est pourquoi trois juges d’instruction furent désignés, lesquels examinèrent le cas en un week-end avant de décider d’ouvrir une procédure judiciaire. On ne laissa pas même à la police le temps d’écrire son rapport. Les perquisitions furent décidées après coup. Cette hâte est sans précédent et inquiétante. Nous n’avons pas affaire à une justice sereine mais à une justice partisane et vindicative. Nous devrions tous être inquiets, car tous nous sommes d’éventuels justiciables.

Vous soutenez les récriminations de Fillon contre la justice ?

Nous avons quitté le terrain de l’état de droit pour une justice vindicative qui accepte des irrégularités pour empêcher François Fillon d’être candidat. Pourquoi le ministre de la justice a-t-il déclaré qu’il n’y avait pas de trêve judiciaire pendant les élections ? Car ce n’est  pas vrai ! Par le passé la justice s’est constamment tenue en retrait pendant les élections. Il est justifié à présent de se poser des questions. Mais la plupart des médias se gardent de poser publiquement ces questions. Imaginons que Fillon doive à cause des procédures judiciaires retirer sa candidature, ou qu’il perde du fait de ces dernières, et qu’il soit ensuite lavé de tout reproche. C’est totalement possible. Dans ce cas la justice, alliée à la presse aurait faussé l’issue des présidentielles.

Mais est-ce qu’un changement de candidat n’aurait pas été préférable pour la démocratie ?

Fillon est le candidat qui met l’accent sur le renforcement de l’islam radical et qui veut rebâtir l’école, laquelle est aujourd’hui en France en ruine. Une grande partie de l’élite de gauche et de droite avait fait d’Alain Juppé son candidat à la présidentielle. Mais le peuple n’a pas suivi l’élite et aux primaires a choisi Fillon. J’ai le sentiment douloureux que l’élite veut à présent se venger. L’un des arguments en faveur du retrait de Fillon qui est toujours avancé est la menace de l’arrivée de Marine Le Pen à l’Elysée.

Cette crainte de la victoire électorale de Marine Le Pen n’est-elle pas néanmoins justifiée ?

Regardons cela de plus près. Fillon parle à bon droit d’un risque de guerre civile en France. Je crois comme Elisabeth Badinter que dans notre pays une deuxième société est en train de naître. La sécession culturelle et territoriale est toujours plus évidente. Les Juifs abandonnent en masse le département de la Seine-Saint-Denis parce qu’ils ne peuvent plus y vivre. Beaucoup quittent complètement la France. François Hollande a même confié aux auteurs du livre de confidences Un président ne devrait pas dire cela qu’il craignait une décomposition de la France. Mais de tout cela Alain Juppé ne parle jamais. Là où Fillon se montre préoccupé et intransigeant Juppé veut apaiser. Pour lui prévaut l’identité heureuse. Par conséquent si Alain Juppé avait satisfait à l’aspiration de l’élite médiatique, financière et judiciaire et était parvenu au pouvoir, il ne serait plus resté à une partie des électeurs de Fillon d’autre choix que de se tourner vers Marine Le Pen. Mais si Fillon devait renoncer, alors cela serait favorable à Marine Le Pen car les Français, dans leur inquiétude et leur déstabilisation culturelle feraient appel à elle. Cette possibilité a pour moi quelque chose d’épouvantable.

Mais  le candidat Fillon n’a-t-il pas perdu toute crédibilité ?

La droite agite  le spectre menaçant du Front national pour cacher sa propre lâcheté. Ceux qui ont un mandat ont peur, ils se disent que Fillon ne va pas gagner, que les législatives seront sans doute perdues aussi. Mais on devrait attendre autre chose de gens qui ont entre leurs mains le destin de la France. La France traverse justement une grave crise d’intégration. Fillon le dit aussi. Nous réussissons de moins en moins à intégrer les migrants. Autrefois on y réussissait grâce à l’école, mais l’école est devenue un lieu de violence et d’incivilité, certes pas partout mais dans beaucoup de quartiers exposés que nous nommons de façon significative « quartiers sensibles ». Ce phénomène s’aggrave continuellement parce que la France ne réussit pas à contrôler les flux migratoires. Un système d’intégration ne peut fonctionner que lorsque la mesure est préservée.

Vous voulez dire que la France a accepté trop de migrants. Mais c’est ce que dit le Front national.

Il est beaucoup plus facile d’intégrer des individus que d’accepter des peuples entiers. Nous avons de grandes difficultés avec l’islam parce qu’il y a toujours plus de lieux où les musulmans constituent une majorité. Ils ont alors la tentation de ne pas se conformer aux mœurs régnantes parce que ces mœurs ne sont plus celles qui dominent au lieu où ils se trouvent.

Partagez-vous l’avis du philosophe Renaud Camus qui pense qu’un danger menace la France, celui d’un « grand remplacement » ?

Je n’ai jamais accepté le concept de grand remplacement parce qu’il me semble porteur de violence. Mais tous les observateurs étrangers constatent que la France vit une transformation démographique. Ce serait cependant dangereux de parler de grand remplacement car cela signifierait que tout migrant maghrébin ou d’Afrique noire serait considéré comme un envahisseur quoi qu’il en soit de ses buts d’individu. La France est un pays étrange. Le magazine du journal Le Monde  a mis la photo de deux jeunes hommes de la banlieue Medi et Badou sur sa couverture avec la légende  « Nous sommes le grand remplacement ». Ainsi on devait donner à ce concept une signification positive. Le grand remplacement ne peut être positif. Il ne peut être qu’un cauchemar. Mais le même journal censure Renaud Camus et le présente comme un monstre. La France risque une guerre civile parce qu’une partie de ceux qui font l’opinion ne veut pas voir ce risque et le cache de manière consciente. Je suis inquiet à l’idée qu’un jour le couvercle saute.

Pourtant, en fin de compte, l’intégration des migrants en Europe ne fonctionne-t-elle  pas très bien ?

Je ne sais pas si l’immigration fonctionne bien quelque part. Je ne peux faire aucun pronostic. Je constate que le monde arabo-musulman vit une réislamisation. Cela rend l’intégration en Europe particulièrement difficile. L’intégration ne peut à mon avis réussir qu’à deux conditions : les flux migratoires doivent être strictement contrôlés et suivre de façon intransigeante les principes européens. La culture européenne n’est pas négociable. Les Européens doivent être en situation de faire valoir cela clairement et de ne pas accepter de compromis. Avant même Samuel Hutington Bernard Lewis avai parlé d’un choc des civilisations. Celui-ci doit être à tout prix évité. Mais en Europe il n’y a pas de place pour autre chose que la civilisation européenne. Cela ne signifie naturellement pas que les musulmans seront empêchés de pratiquer, la liberté religieuse est une valeur fondamentale de la civilisation européenne. Mais ils ne doivent pas importer leur civilisation

Est-ce qu’Emmanuel Macron défend les valeurs européennes lorsqu’il fait l’éloge de la politique migratoire de la chancelière Merkel ?

Je ne veux pas m’introduire dans le débat allemand. Toutefois l’admiration d’Emmanuel Macron pour la politique de la chancelière m’inquiète. Il veut faire de la France un « open space ». Avec les mêmes arguments il a dit qu’il ne voulait pas de culture française mais simplement d’une culture en France, qui soit diverse. Cela signifie que la France n’est plus pour lui une histoire, un pays mais un espace sans temporalité ni hiérarchie. C’est effrayant. C’est un coup porté à l’école. Pourquoi enseignerions-nous encore les classiques si la diversité est notre concept clé ? Pour moi la France n’est pas un open space. C’est un pays dont nous sommes les héritiers d’une manière qui est  indissociable de notre provenance. Si le prochain président français nie notre culture et notre art, c’est véritablement à désespérer.

Est-ce que le plus grand danger ne vient pas de Marine Le Pen ?

Certains veulent absolument qu’elle pense comme son père et s’inscrive dans la tradition du fascisme et du pétainisme. Je crois qu’elle a rompu avec cette tradition. Cela trouble la gauche antifasciste. Mais les modèles de Donald Trump et Vladimir Poutine, qu’elle a choisis, et ses plans politiques sont suffisamment perturbants. Pas besoin d’aller chercher Hitler comme l’a fait le cinéaste français Lucas Belvaux. Sa politique économique menace de ruiner la France. Elle va détruire l’Europe.

Peut-elle gagner le 7 mai ?

Je ne crois pas que Marine Le Pen sera élue. Je pense que pour que cela ne se passe pas il faut enlever tous les obstacles de la route d’Emmanuel Macron

                                                                                     Traduction Alain David

 

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