« Plus intime que l’intimité, c’est un livre » n°15

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Pierre-André Taguieff Judéophobie, la dernière vague. Fayard 2018, 296 p. 19 €

pierre andré taguieff
Un nouveau livre de Pierre-André Taguieff (il en a écrit, depuis La force du préjugé en 1988, 48, qui pour la plupart sont du genre « gros pavés »). Ce dernier comporte 8 chapitres qui sont autant de petits essais gravitant autour du thème d’une judéophobie portée notamment par l’islamisme :

  • « Les Juifs sous la menace »,
  • « Origine et développement de la nouvelle judéophobie »,
  • « Islamisation de la cause palestinienne et nazification des Juifs »,
  • « Le négationnisme entre conspirationnisme et antisionisme radical »,
  • « Mythes antijuifs : un modèle descriptif »,
  • « La dernière vague antijuive en France : 2000-2018 »,
  • « Aspects du complotisme antijuif ordinaire en France »,
  • « Le nouvel opium des intellectuels ».

Cette énumération me laisse perplexe, projetant un paysage que, pour ce qui me concerne je ne reconnais pas. Il n’est pas question de nier les faits rapportés par Taguieff, mais leur juxtaposition dessine l’image d’un monde, et d’une France en particulier, globalement « judéophobe » (pour ne pas prendre le mot « antisémite » que Taguieff prend dans un intéressant chapitre, le temps de récuser en justifiant sa préférence pour le terme de judéophobie).

En sommes-nous là, n’y a-t-il pas de sa part un effet d’accumulation et de grossissement pour des phénomènes qui sans être à la marge – et la Licra est bien placée pour dire qu’elle ne néglige pas pour sa part ce dont parle Taguieff – ne conditionnent pourtant pas le quotidien de la vie. Leibniz disait que les hommes ont raison dans ce qu’ils affirment et tort dans ce qu’ils nient.

Il me semble que Taguieff a raison dans son activité de chroniqueur de la haine « judéophobe », mais qu’il dresse néanmoins un portrait caricatural de la France, durcissant le trait – on glisse souvent d’islam à islamisme – par exemple au moment où il évoque « l’islamisation » : est-ce le passage à l’islam ou à l’islamisme ? La langue autorise les deux lectures, et naturellement cette équivoque non tranchée laisse la porte ouverte pour la pire. Et puis quelques traits donnent à penser que Taguieff prend parti dans certains combats à l’opposé des choix de la Licra, quitte à placer cette dernière de façon injuste dans le mauvais camp, celui des ennemis ou des alliés objectifs des ennemis (cf p. 209), au mieux des « idiots utiles ».

Alain David

Philippe Corcuff, Haoues Seniguer, Jérôme Alexandre, Isabelle Sorente  – Spiritualité et engagement dans la cité. Le bord de l’eau 2018, 110 p. 12 €

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Ce livre est pour l’essentiel une discussion avec Philippe Corcuff, sociologue et membre de la Fédération anarchiste (après être passé par le Parti socialiste, le Mouvement des citoyens, les Verts, la Ligue communiste, le NPA : itinéraire qui peut laisser perplexe, mettant en évidence la volonté de celui qui est par ailleurs un vrai intellectuel soucieux (contrairement à nombre de ses collègues) de ne pas se laisser prendre par le positivisme de la description sociologique et de lui trouver un arrière-plan spirituel, c’est-à-dire philosophique ; mais aussi un souci de ne pas se satisfaire de la spéculation et d’avoir prise sur le réel, à travers un engagement politique, mais cependant un engagement de toute évidence hésitant et se réfusant aux compromissions en cherchant refuge dans des partis groupusculaires.)

Dans ce livre le spirituel est le thème central du débat que Corcuff conduit avec un musulman laïc, et comme Corcuff lui-même maître de conférences en sciences politiques à l’IEP de Lyon, et par ailleurs de façon plus marginale avec un théologien catholique et une écrivaine. Pour les uns et les autres il s’agit, sans jamais céder sur la question de l’antisémitisme (et c’est ce qui rend leur propos audible, et les conduit à ne pas accepter de figurer dans certains combats politiques, équivoques) de faire sa part à la dimension spirituelle.

Le contresens à mon avis est qu’ils identifient le spirituel à une pratique religieuse, à des comportements, dont le refus « laïque » relèverait au mieux d’une mauvaise compréhension des thématiques en cause, au pire de la discrimination et du racisme. Ainsi le halal et le port du voile. Je me risquerai à résumer ma réaction (ayant du reste échangé à ce sujet avec l’auteur) en disant que la question posée méritait de l’être, mais que les réponses avancées sont erronées, et erronées d’une façon qui n’est pas sans résonner avec les dangers de notre époque.

Alain David

Frédéric Encel Mon dictionnaire de géopolitique PUF 2017, 470 p. 23 €

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Frédéric Encel, de la Licra, professeur – expert consulté dès qu’il y va quelque part de questions de géopolitique ; atypique ; savant, jusqu’à l’érudition, et (cela va sans dire) intelligent : pourtant l’intelligence n’est pas simplement chez Frédéric Encel une qualité dont il serait heureusement doté, elle est spéciale, insolemment flagrante, et appartient, mais sans arrogance, à sa manière d’être, servant un don pédagogique hors du commun, ce qui fait que les questions les plus complexes sont décortiquées et exposées, si je puis dire, « à la Descartes » : en menant par ordre mes pensées et commençant par les plus simples et les plus aisées à connaître pour m’élever comme par degré jusqu’à la connaissance des plus composées.

Bref il a ce talent (peut-être dangereux ?) de donner au plus obtus le sentiment d’être devenu par on ne sait quelle grâce intelligent. D’où l’effet très singulier de ce « Dictionnaire » si personnel : le lecteur, dérouté, finit par se l’approprier, faire sien ce que l’auteur lui livre avec une générosité sans réserve.

Qu’on en juge : certaines entrées sont attendues, « Afrique », « Amérique », « Europe », « Asie », mais il en est d’autres, plus insolites, « amour » (les mésaventures amoureuses de Boulanger, de Paul Reynaud ; « amour sacré de la patrie », aussi, évoqué à partir du « aux armes etc. » de Gainsbourg) ; « antisémitisme » (« l’hostilité aux Juifs est l’une de celles qui s’inscrivent dans les temps les plus longs et les mieux partagées au monde » : je ne suis pas certain que les traités de géopolitique fassent ordinairement droit à cette insolite catégorie de l’antisémitisme, mise ici implicitement en parallèle avec le bon sens cartésien – la raison – le bon sens est la chose du monde la mieux partagée) ou encore l’entrée « cynisme » avec des mots étonnamment durs – ce Frédéric, que j’aurais juré adepte de la Realpolitik ; ou (lisez seulement ! ) « Excalibur » ; et puis, naturellement, « intelligence ». « J’aurais tendance à dire qu’en géopolitique l’intelligence rime avec pragmatisme et responsabilité… »

Bonne lecture! 

 

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