Wir schaffen das 

Sidération

« Tout d’abord, il y a le droit fondamental à l’asile de ceux qui sont persécutés (…) Un second principe est celui de la dignité de tout un chacun (…) Alors je vous le dis très simplement : l’Allemagne est un pays fort (…) nous sommes déjà arrivés à tant de choses. Nous allons y arriver – wir schaffen das ».

Ces mots sont d’Angela Merkel, le 31 août. Ils ont plongé l’Allemagne, et peut-être l’Europe, dans un état de sidération, enthousiaste ou consternée. Depuis, sont arrivés en Allemagne près d’un million de réfugiés. Merkel, dont la cote était de 75% après la crise grecque, reste créditée de 54% d’opinions favorables.

Die moralische Nation

Un exemple extravagant de l’effet produit en Europe : une tribune de Yannis Varoufakis, dans la Frankfurter Allgemeine du 13 septembre, sous le titre, incroyable dans sa bouche, de « La nation morale » – die moralische Nation.

Cet ennemi juré d’Angela Merkel invente ici d’en faire une héroïne de la morale kantienne, concluant par ces mots : « Ayant vu les Allemands apporter leur aide aux réfugiés refoulés par d’autres Européens je me suis persuadé qu’ici est à l’œuvre quelque chose de très ressemblant à la pensée de Kant (…) L’Europe a besoin du leadership de l’Allemagne, si exemplaire sur le problème des réfugiés ».

Paroles allemandes

Pourtant, comme l’aurait dit Péguy, ce moment mystique n’est-il pas retombé en politique?

          Que pensent aujourd’hui les Allemands : alors que les structures d’accueil sont débordées ; que les bénévoles sont fatigués ; que les victimes se battent entre elles ; que les sentiments populistes et xénophobes se font entendre de plus en plus fort (le mouvement Pegida, qui réunit chaque lundi à Dresde et ailleurs en Allemagne des dizaines de milliers de manifestants sur des thèmes violemment xénophobes ; l’AfD, monté à plus de 6% et visant à entrer au Bundestag ).

J’ai interpellé trois germanophones, Lasse Lohmann, Till Meyer, et Alexander Emanuely : comment ressentent-ils, 3 mois après, le « wir schaffen das » d’Angela Merkel ?

LL : « J’ai d’abord approuvé, mais avec inquiétude. Car qui est ce « wir », ce « nous » ? N’implique-t-il pas, qu’on le veuille ou non, un nationalisme rémanent ? Merkel a certes fait avancer beaucoup de combats, celui du mariage homo, la politique climatique, et ici les réfugiés. Mais je ne voterai quand même pas CDU.

AE : « La phrase de Merkel a suscité en Autriche beaucoup d’enthousiasme. Mais aujourd’hui il faut admettre que ça retombe. Ainsi aux élections récentes, à Vienne, la FPÖ n’a pas gagné mais est montée quand même à 30% (40% dans les quartiers populaires). Une formule significative de la ministre de l’intérieur (ÖVP) Johanna Mikl-Leitner : « L’Europe doit devenir une forteresse » – eine Festung-Europa.

TM : « Moi, j’ai confiance. On y arrivera. Mais bien sûr pas juste comme ça, en une nuit (nicht über Nacht). Il faut de l’argent, prendre en charge les nouveaux arrivants, avec des cours de langue, en particulier. Et aussi les répartir, entre les Länder, entre les pays européens. L’effort est énorme. Et il y a la tentation du repli nationaliste : pourtant même Seehofer, tout en donnant des gages à sa droite, cherche des solutions. De même Schäuble, qui lui aussi évite tout propos extrémiste. Nos politiques sont plutôt impeccables dans cette tempête. »

Petites colonnes


Lasse Lohmann, 23 ans, est étudiant à Brême, séjourne actuellement à Dijon où il a rejoint la Licra. Alexander Emanuely, d’ascendance franco (corse) autrichienne, représente à Vienne la Licra. Till Meyer est consul d’Allemagne à Dijon, responsable de la Maison Rhénanie-Palatinat où il organise des événements culturels fréquents et importants et des cours de langue et de littérature germaniques.

Festung-Europa : l’expression fait écho à celle de Luther (titre aussi d’une cantate célèbre de Bach) « Ein’ feste Burg ist unser Gott » notre Dieu est une forteresse.

Horst Seehofer est le dirigeant actuel de la CSU (Christlich-soziale Union) parti bavarois – la figure mythique de ce parti avait été Franz-Josef Strauss – allié, plutôt à sa droite, de la CDU (Christlich-demokratische Union) parti actuellement majoritaire dont sont membres Angela Merkel, fille d’un pasteur et venue d’Allemagne de l’est, de même que le président fédéral, Joachim Gauck, lui-même pasteur. Wolfgang Schäuble, l’actuel ministre des finances en est l’homme fort.

La FPÖ est la Freiheitliche Partei Österreichs le parti libéral d’Autriche, analogue en Autriche du FN (son membre le plus célèbre avait été Jörg Haider)

La ÖVP est la Österreichische Volkspartei, le parti populaire autrichien, représentant la droite chrétienne traditionnelle.

Pegida : Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes , « les Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident » : ce mouvement a surgi le 20 Octobre 2014, et se manifeste par des rassemblements du lundi, à Dresde notamment (voulant imiter les rassemblements des lundis à Leipzig qui en 1989 avaient, avec le slogan « wir sind das Volk », nous sommes le peuple, conduit à la chute du mur). Le nombre des manifestants reste compris entre 10000 et 20000, avec des thèmes populistes, xénophobes, souvent violents.

L’AfD est l’Alternative für Deutschland, l’alternative pour l’Allemagne, un nouveau parti fondé en 2013, aux thèmes proches de ceux du FN.

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